Dossier – Derrière les portes des garderies non agréées

Les garderies agréées doivent respecter des normes nombreuses et sont régulièrement inspectées par le gouvernement. Des garderies non agréées existent aussi, en toute légalité si elles accueillent un nombre précis d’enfants. Mais leurs pratiques sont très rarement vérifiées.

La présidente de l’association qui représente les services de garde agréés de la province, Jean Robinson a placé son enfant chez une dame qui ne possédait pas d’agrément. C’était il y a 35 ans. La représentante de Soins et éducation à la petite enfance Nouveau-Brunswick (SEPENB) travaillait dans le domaine de la publicité à l’époque.

«Je ne pouvais pas trouver de garderie agréée», explique-t-elle.

Sa nourrice prétendait de surcroît s’occuper de quatre enfants seulement.

«Mais un jour, mon mari a fini le travail plus tôt que d’habitude et a découvert sept bébés dans sa maison en allant chercher le nôtre, raconte-t-elle. Ça nous a mis très en colère.»

La garde d’enfants sans agrément est légale au Nouveau-Brunswick, à condition que les bambins ne dépassent pas un nombre défini en fonction de leur âge. Les règles sont inscrites dans la loi sur les services à la petite enfance.

Les garderies agréées doivent respecter de nombreuses normes pour que les enfants profitent de milieux sécuritaires. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

La garde sans agrément est légale

Par exemple, les petits ne peuvent pas être plus de cinq pour un adulte (incluant la progéniture de ce dernier) s’ils sont âgés de 0 à 12 ans. Ils ne peuvent pas non plus être plus de deux s’ils ont deux ans et moins.

Le problème est que les garderies non agréées ne sont jamais inspectées par le gouvernement, à moins que quelqu’un ait porté une plainte à leur propos. Difficile, en outre, de trouver ce à quoi les nourrices hors-la-loi s’exposent.

«Elles ne seraient pas assurées contre un incendie survenu pendant le changement d’une couche», avance Mme Robinson.

En Ontario, quatre enfants sont morts en établissements non agréés, dans une période de sept mois en 2013. Ces événements ont provoqué un changement dans la législation dans cette province (insuffisant, selon l’institut Childcare resource and research unit, un organisme militant pour le droit des enfants).

Aucun événement d’une telle ampleur médiatique ne s’est toutefois produit au Nouveau-Brunswick durant la dernière décennie.

«J’ai une collègue qui a géré une garderie non agréée. Son service était adorable, se rappelle même Mme Robinson. Elle était l’exemple de quelqu’un qui devait travailler dans ce domaine. Donc j’envoyais les parents à elle quand ma garderie était pleine».

À noter également que les parents néo-brunswickois ont émis 77 plaintes concernant les établissements non agréés contre 183 plaintes à propos de ceux qui l’étaient en 2017 – 2018, selon le dernier rapport annuel de statistiques des services de garderies éducatives.

Les établissements agréés doivent suivre de nombreuses normes pour prévenir les risques d’incendie, maintenir un niveau d’hygiène convenable et proposer des activités enrichissantes pour les enfants. Le gouvernement les inspecte une à trois fois par an pour s’assurer du respect de ses directives.

«L’absence de supervision peut cacher des défis, prévient la directrice générale de l’établissement le Phare familial, Sabrina Savoie, à propos des garderies non agréées. Il y a beaucoup de lois, mais elles existent pour une raison. Quand tu te rends compte que c’est pour la sécurité des enfants et du personnel, tu veux les appliquer.»

Wendy LeBlanc prend en charge des enfants de 0 à 5 ans à Memramcook. Elle n’a pas voulu demander l’agrément, même après plus de 20 ans d’exercice.

«J’offre un environnement sécuritaire aux enfants pendant que leurs parents sont au travail, assure-t-elle. Je suis juste comme une maman qui veut aider les autres mamans.»

La responsabilité des parents

Pour elle, les garderies non agréées ne posent pas de problèmes.

«Je crois que c’est de la responsabilité des parents de venir faire une inspection et d’arriver parfois plus tôt, afin de s’assurer que leurs enfants se sentent bien», déclare Mme LeBlanc.

«Quand des parents décident de reprendre le travail ou les études, ils choisissent où ils veulent que leurs petits passent la journée. C’est leur choix, insiste Mme Robinson. Si leurs enfants sont heureux de se rendre chez une dame et qu’ils entendent des rires en entrant chez elle, alors c’est bon. Mais s’ils ont les cheveux qui se dressent sur leur tête, c’est un signe que la situation n’est pas idéale.»

Manque de place et de personnel dans les garderies

Le Nouveau-Brunswick connaît un manque de places en garderies agréées depuis au moins dix ans. Le gouvernement a néanmoins réagi, avec des résultats insuffisants, mais tangibles. Des travailleurs en petite enfance aimeraient que leur métier rapporte plus et que le processus d’agrément soit plus simple.

«La province a pris beaucoup de mesures durant ces dix dernières années même si ce n’est pas un job populaire, se réjouit le propriétaire de la garderie Roche Papier Ciseaux, Elki Imbeault. C’était nécessaire à l’avancement de la communauté.»

Le Nouveau-Brunswick comptait 27 000 places en garderies agréées pour 92 000 enfants âgés de 0 à 12 ans en 2016. Le manque de garderies agréées était donc évident, mais il a diminué un peu depuis. Les établissements agréés peuvent aujourd’hui accueillir 29 000 petits.

«Pour les nourrissons qui ont entre 0 et 2 ans, c’est très difficile, note la directrice générale de l’Association francophone des parents du Nouveau-Brunswick (AFPNB), Chantal Varain. Les ratios [parents – enfants] sont plus serrés, alors cette tranche d’âge est vue comme moins payante.»

Seules 850 places sont disponibles pour les nourrissons chez les francophones.

Les efforts gouvernementaux

La province agit pour remédier au problème. Le gouvernement libéral a investi 41 M$ en plus d’un transfert de 30 M$ de la part du fédéral en 2017. L’actuel cabinet conservateur a décidé de poursuivre ce plan afin d’améliorer les services à la petite enfance en janvier 2018.

Les familles gagnant moins de 37 500$ par an peuvent ainsi obtenir gratuitement des services dans les garderies dites «désignées». Celles ayant un revenu annuel inférieur à 80 000$ sont aussi assurées de ne pas en dépenser plus de 20% dans ces services.

Un autre programme d’assistance est disponible pour que les ménages gagnant moins de 55 000$ par an puissent placer leur progéniture en établissement agréé.

Le difficile travail en petite enfance

Les garderies agréées peuvent également bénéficier de subventions pour améliorer la qualité de leur service ou accueillir les nourrissons depuis janvier 2018.

Cependant, cette aide ne semble pas suffisante aux yeux de Mme Robinson.

«Les gens ne veulent pas lancer de garderies, s’exclame-t-elle. Cette activité ne rapporte pas assez d’argent. On en gagne tellement plus en vendant de l’essence ou en gérant une épicerie.»

Les éducateurs du Nouveau-Brunswick reçoivent en outre un salaire moyen de 17,12$ de l’heure.

«En ce moment, c’est très difficile de trouver des éducateurs de la petite enfance qualifiés. Beaucoup d’entre eux choisissent le système scolaire», indique Mme Robinson.

«Le processus d’agrément est quand même assez intimidant pour une mère de famille qui n’a aucune expérience de gestion ou d’entrepreneuriat, témoigne par ailleurs la directrice générale du centre de jour l’Éveil, Sarah Thériault. Et une fois qu’on est agréé, il faut se former. Ça devient des heures de travail de fou pour peu de paye à la fin de la journée.»

Sarah Thériault dirige le centre d’accueil le jour l’Éveil à l’Université de Moncton. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

En quittant son établissement, 12 bambins ont salué l’Acadie Nouvelle. Ils collaient leur nez aux vitres décorées de guirlandes et agitaient leurs petites mains. Les même facétieuses petites personnes avaient accueilli le représentant du journal quelques minutes plus tôt par un concours de l’«allô» le plus éclatant.

Éducatrice en garderie agréée, une affaire d’amour ? «Obtenir un agrément va provoquer le chaos dans votre maison, mais si c’est ce que vous voulez faire…», relativise Mme Robinson, qui semble penser que se conformer aux normes ne devrait pas être un obstacle.

Le centre de jour l’Éveil se trouve sur le campus de l’Université de Moncton. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin
La cour du centre de jour l’Éveil à Moncton, juste après la sieste, attend le retour des enfants. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin