Faut-il craindre la fin des niveaux scolaires?

L’idée du gouvernement Higgs de créer des classes multi-âge n’est ni nouvelle, ni propre au Nouveau-Brunswick. L’Acadie Nouvelle vous présente aujourd’hui le témoignage d’une enseignante acadienne exilée en Indonésie où elle expérimente depuis plusieurs années cette méthode d’apprentissage.

Après avoir enseigné au Moyen-Orient et au Japon, Anne Boudreau travaille depuis trois ans à la Jakarta Intercutural School, dans la capitale de l’Indonésie. Son école, qui accueille 3000 élèves de la maternelle à la 12e année, ne compte que trois niveaux scolaires différents.

Les écarts d’âge sont donc importants au sein de la classe de Mme Boudreau. Ce modèle repose sur le fait que chaque enfant a son propre rythme d’apprentissage, qui est souvent indépendant de son âge biologique.

Anne Boudreau. – Gracieuseté

«On regroupe les élèves selon leurs habiletés et leurs besoins, explique l’enseignante. Tu peux avoir des enfants de 4, 5 et 6 ans qui en sont au même niveau d’enseignement en lecture par exemple. Si vous avez des élèves qui ont plus de difficultés avec une matière, on peut les rassembler avec des enfants qui ont les mêmes besoins qu’eux. Ils ne vont donc pas nécessairement toujours travailler avec l’enseignant attitré à leur classe.»

Cette approche pourrait bientôt devenir la norme au Nouveau-Brunswick. Plus tôt ce mois-ci, le ministre de l’Éducation a indiqué son intention d’éliminer progressivement les niveaux scolaires de la maternelle à la 2e année pour les remplacer par des groupes d’élèves d’âge mixte. Dominic Cardy évoque même la suppression de tous les niveaux à plus long terme.

La France, l’Australie, la Zambie et les pays scandinaves ont une longue tradition de classes multi-âges. Une telle transition impliquerait de repenser les méthodes d’enseignement, prévient Anne Boudreau. Il s’agirait notamment d’accorder une plus grande place aux périodes de travail en sous-groupes, en ateliers ou en projets, mais aussi de revoir les programmes en place.

«Dans notre cas, le curriculum devient plus flexible pour répondre aux besoins de l’étudiant. On ne se dit pas par la fin de la 2e année tous les élèves doit avoir appris cela, mais plutôt à la fin de la cinquième année, il aura vu telle et telle chose», décrit l’enseignante.

«Ça nous donne une grande flexibilité mais ça demande beaucoup de collaboration entre les professeurs!»

Anne Boudreau estime que ce modèle pédagogique encourage l’autonomie et l’esprit de collaboration.

«Souvent, les plus vieux aident les plus jeunes et se sentent valorisés. Les plus jeunes se sentent plus sécurisés de voir leurs pairs à l’aise, ils entrent dans une classe où une confiance et une dynamique se sont déjà formées.»

Les classes multi-niveaux permettent aussi aux enseignants de suivre leurs élèves pendant plusieurs années.

«C’est bon de déjà connaître tes élèves quand tu arrives au mois de septembre, souligne Mme Boudreau.

Tu n’as pas besoin de prendre du temps pour les connaître, les évaluer et savoir ce qu’il faut leur enseigner. Ils savent qui tu es, ils connaissent les routines et ne commencent pas l’année des nouvelles façons de faire.»

Une telle révolution pourrait-elle profiter aux jeunes néo-brunswickois? Tout dépendra de la façon dont la réforme est entreprise, répond Anne Boudreau. De quelle façon seront regroupés les élèves? Quel sera le nombre d’enfants par classe? Quelle formation sera offerte aux enseignants?

Voilà autant d’éléments qui détermineront le succès de la mesure. «C’est un changement de paradigme complet, ça prend un autre manière de penser, de s’organiser, d’évaluer les élèves, insiste l’enseignante. Ça va demander beaucoup d’énergie et de temps aux enseignants pour s’adapter à ce modèle-là. Il faut que tout le monde soit prêt à prendre ce risque, et comprenne pourquoi le changement est entrepris. Il faudra voir comment on va encadrer les enseignants, les parents, les élèves, comment c’est vendu, est-ce que les gens vont embarquer…»

Les réticences du monde de l’enseignement

La vision du ministre Cardy a été accueillie avec plus de frilosité par l’Association des enseignantes et des enseignants francophones du Nouveau-Brunswick (AEFNB).«On a beaucoup de questionnements face à ça», souligne le président, Gérald Arseneault. «Nous avons appris le contenu du livre vert en même temps que les journalistes, nous n’avons pas du tout été consultés.»

Il craint une charge de travail trop grande pour les enseignants et se demande s’ils seront suffisamment épaulés pour accompagner les élèves ayant des difficultés d’apprentissage ou de comportement.

«C’est une tâche plus lourde, tu enseignes deux curriculums en même temps, l’enseignant doit faire des jumelages d’activités pour les deux niveaux», mentionne-t-il. «Les méthodes d’enseignements sont bonnes. La crise au Nouveau-Brunswick, c’est une crise du manque de ressources.»

M. Arseneault appelle la province à ne pas précipiter les choses. «Quand j’entends le ministre dire changement dès septembre 2020, je me demande: comment va se faire la formation des professeurs? Est-ce qu’il faut revoir les programmes universitaires? Est-ce qu’on va mettre plus d’enseignants ressources? Septembre, c’est demain. On cite souvent l’exemple de la Finlande, mais ça a pris des dizaines d’années pour y arriver là-bas. Ce n’est pas quelque chose qui se fait du jour au lendemain.»

Reste qu’il existe déjà des classes où des élèves de plusieurs niveaux scolaires se côtoient. Le nombre est en hausse, tout particulièrement dans le Nord-Est. Le plus souvent, ces classes à niveaux multiples résultent d’un choix forcé, basé sur des préoccupations démographiques et économiques.

«On voit ça dans les petites régions où le nombre d’élèves est trop faible. Du côté francophone, il y a déjà beaucoup de décloisonnement qui se fait, ajoute Gérard Arseneault. C’est le cas en littératie par exemple. S’il y a un élève doué dans une matière, on s’organise pour que l’élève puisse monter de niveau.»

Le président de l’AEFNB estime que les ambitions du ministre sont à contre courant des recommandations de la vérificatrice générale qui dénonçait plus tôt cette année l’ingérence politique en éducation. Dans son rapport, Kim MacPherson évoquait la difficulté pour les écoles et les districts scolaires «de fonctionner efficacement dans un environnement en perpétuelle évolution», pointant du doigt des changements «fréquents» et «imprévus».

«Il faut garder le politique hors de l’éducation», martèle M. Arseneault.