Bilan d’une lutte qui n’en a pas été une dans Acadie-Bathurst

On peut reprocher aux politiciens de faire jouer la fameuse cassette dès qu’un micro s’approche de leurs bouches. Mais lundi soir, dans Acadie-Bathurst, les émotions ont pris le dessus.

Après une éreintante campagne de six semaines, les candidats ont fini par baisser – un peu – leurs gardes devant l’ampleur du raz-de-marée qui a reporté le député libéral sortant Serge Cormier à Ottawa pour un deuxième mandat.

Au final, le libéral a obtenu 26 519 voix, soit 55,1% des suffrages exprimés sur un taux de participation de 72,1%.

La deuxième place surprise de la conservatrice Martine Savoie, avec 10 344 appuis (21,5%), a laissé le «candidat vedette» néo-démocrate Daniel Thériault loin derrière (6963, 14,5%), avec le pire score orange en 22 ans. Avec 4271 voix (8,9%), Robert Kryszko a plutôt bien fait dans les circonstances, étant donné qu’il n’a pu faire campagne dans la Péninsule acadienne en raison de son incapacité à parler français.

La cassette déraille

La dernière semaine a été éprouvante pour M. Cormier. Il a été hospitalisé d’urgence pour un affaissement pulmonaire et il a reçu un congé temporaire de l’hôpital lundi pour aller saluer ses partisans au lieu de rassemblement de Caraquet. Car dès mardi, il retournait voir ses médecins pour poursuivre les analyses.

En entrevue d’après-victoire, le vainqueur n’avait pas mis sa cassette bien loin. Après avoir remercié l’équipe médicale, il a rappelé toutes les réalisations des quatre dernières années et ses projets pour les quatre prochaines.

Mais la cassette a déraillé quand nous lui avons demandé à qui il avait pensé en franchissant la porte avant de recevoir une tonne d’amour.

Les yeux sont devenus embués. Les mots ont pris du temps à sortir de sa bouche.

«À mes deux filles (Arianne et Chloé)», a-t-il réussi à balbutier, la voix chevrotante.

Ce qui démontre une fois de plus qu’avant d’être des politiciens, nous avons affaire à des êtres humains.

Bien seul

À quelque 200 mètres de là, Daniel Thériault avait invité ses partisans dans un bar pour célébrer la soirée électorale. Mais il n’y a pas eu de fête.

Quand l’Acadie Nouvelle s’est présentée sur les lieux, vers 23h, le candidat était seul, à parler à un journaliste au téléphone. L’image est forte et représente, à elle seule, la déconfiture néo-démocrate.

Serein et bon joueur, M. Thériault assume entièrement la responsabilité de cette cuisante défaite. Il a eu peu de temps pour former une équipe électorale capable de rivaliser avec celle des libéraux, avoue-t-il.

S’il affirme ne pas être surpris par la victoire de son adversaire, même malgré certains sondages qui prédisaient une lutte beaucoup serrée – «c’était trompeur» -, il admet que la surprise vient des conservateurs.

«On remarque un retour des bleus chez eux. Auparavant, la voix populiste se faisait surtout entendre à travers le NPD et je crois qu’elle est retournée du côté des conservateurs», a-t-il noté à chaud.

Sur le plan personnel, ce résultat termine sa brève carrière politique active, mais il poursuivra son cheminement à travers les valeurs du NPD, «un parti qui a le coeur à la bonne place».

«C’est dur à prendre, mais c’est la vie. Ma carrière politique a été brève, mais il y a aussi une vie après la politique», philosophe-t-il.

Des cris de joie

Martine Savoie – Gracieuseté

Des cris de joie se font entendre au rassemblement de Martine Savoie, à Tracadie. Son équipe a voulu souligner de cette façon chaque tranche de 1000 voix obtenues par les conservateurs. Certains n’avaient probablement plus de voix pour parler, mardi matin.

«Une victoire morale, vous dites? Oui, on peut dire ça. J’en suis assez fière. Il faut le dire, nous avons surpris. Nous avons remis le Parti conservateur sur la carte en peu de temps», a mentionné la jeune candidate.

Selon elle, la volonté de changement était forte dans la circonscription après quatre années d’insatisfaction du gouvernement libéral.

«Nous avions une plateforme politique pas mal complète. Nous avons tenté de satisfaire le plus de gens possible. On ne voit que du positif. Nos idées des groupes consultatifs ont su rallier beaucoup de monde et ont rassuré nos pêcheurs et l’industrie», poursuit-elle.

Ce résultat l’incite déjà à répéter cette expérience lorsqu’elle se représentera. Car qui sait, avec un gouvernement minoritaire à Ottawa, ça peut venir plus vite qu’on pense.

La fin de l’effet Yvon Godin

Les résultats de l’élection fédérale de lundi dans Acadie-Bathurst ont non seulement couronné le libéral Serge Cormier et démontré que sa victoire de 2015 n’était pas un accident de parcours, ils ont aussi confirmé que l’effet Yvon Godin est désormais estompé.

«Visiblement, Acadie-Bathurst a été tenue haut la main par Yvon Godin pendant six mandats. Les gens votaient-ils pour le NPD ou pour l’homme? Je crois que nous avons maintenant la réponse», estime le politologue Roger Ouellette.

Cette cuisante défaite peut s’expliquer par de nombreuses hypothèses, ajoute-t-il. D’abord, le «candidat vedette» de l’équipe Singh a commencé son travail en retard. Aussi, en 2015, les électeurs avaient un tandem Godin-Godin (Jason, le dauphin d’Yvon) et le député néo-démocrate sortant s’était beaucoup investi dans la campagne de son successeur, remarque-t-il.

Cette fois-ci, l’effet Yvon Godin ne s’est pas fait sentir pour diverses raisons, tente le politologue comme explications.

«Je ne pense pas que les relations étaient au beau fixe entre Yvon Godin et le chef Jagmeet Singh, soupèse M. Ouellette. M. Godin s’était étonné publiquement de ne pas avoir de candidat dès le début de la campagne et par le fait que le chef n’ait pas mis les pieds dans la circonscription en deux ans. Daniel Thériault a été laissé à lui-même. Yvon n’était pas là et le chef n’a pas été une locomotive.»

Concernant la très bonne performance des conservateurs – dont plusieurs prédisaient une quatrième place -, le politologue y voit l’appui de la même machine qui a permis à Robert Gauvin de gagner au provincial dans Lamèque-Shippagan-Miscou, en 2018.

«Mme Savoie a fait une bonne campagne et on oublie rapidement qu’il y a des gens qui votent conservateur, spécialement dans le secteur de Shippagan. La machine bleue a fait son travail.»

Roger Ouellette estime maintenant que l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire pourrait être favorable pour un député d’arrière-ban tel Serge Cormier.

«Acadie-Bathurst sort gagnante dans un sens. Son député est de retour et un gouvernement minoritaire donne généralement plus d’attention à ses députés d’arrière-ban. M. Trudeau devra faire davantage attention à ce que diront son caucus et ses députés. Dans cette configuration, un député qui obtient un deuxième mandat pourrait obtenir des fonctions plus importantes. La voix de Serge Cormier sera certainement mieux entendue», s’avance à dire le politologue.