Les racines albertaines de New Brunswick Proud

Derrière le groupe New Brunswick Proud et ses efforts pour influencer les électeurs de la province se cache le Manning Centre, think tank de droite de l’Ouest canadien et principal bailleur de fonds de plusieurs organisations antilibérales.

«Bonjour, c’est Ann de NB Proud! Soutenez-vous un gouvernement de coalition du NPD, des verts et des libéraux qui augmentera les taxes, détruira des emplois et creusera le déficit? (traduction libre)»

Tel est le contenu d’un texto non sollicité reçu par de nombreux Néo-Brunswickois le 16 octobre. New Brunswick Proud est aussi à l’origine de 523 appels automatisés réalisés auprès de citoyens de la province les incitant à voter le mauvais jour.

Qui finance de telles activités? Un coup d’oeil au registre d’Élections Canada, nous apprend que le groupe a reçu, 12 jours après le déclenchement de la campagne fédérale, un chèque 11 250$ du Manning Centre for Building Democracy.

Cette organisation basée en Alberta, proche des compagnies pétrolières, a été créée par Preston Manning, le chef fondateur du Parti réformiste, cette formation politique populiste ancrée dans les Prairies et dissoute au tournant du siècle.

En revanche, impossible de savoir qui sont ses principaux donateurs.

La Loi électorale canadienne oblige les tiers – ces groupes qui ne sont pas des partis politiques, mais qui tentent d’influencer la campagne – à divulguer leurs sources de revenus et leurs dépenses. Or, le Manning Centre ne s’est pas inscrit comme tiers et refuse de dévoiler d’où provient son argent.

Au total, l’organisation a versé un total de 312 450$ à un réseau de tiers opposés au Parti libéral du Canada, soit Canada Strong and Proud, Québec Fier, NL Strong, NS Proud et New Brunswick Proud.

Ces sommes venues de l’Ouest ont servi à financer la production et la diffusion de publicités sur Facebook ainsi qu’une campagne d’appels et de textos robotisés afin de nuire aux libéraux.

Sur Facebook, le groupe New Brunswick Proud est plus actif que jamais et demeure particulièrement suivi. Sa page rassemble aujourd’hui près de 11 000 membres et recourt copieusement aux «memes» pour répandre ses messages politiques.

On y retrouve plusieurs centaines de publications critiquant vertement les libéraux de Justin Trudeau ou appelant à voter pour les conservateurs d’Andrew Scheer. D’après les données rendues publiques par le réseau social, la page a dépensé 18 222$ entre juin 2019 et le 24 octobre pour augmenter la visibilité de son contenu.

Lors des élections provinciales de 2018, New Brunswick Proud avait déjà reçu 7000$ du Manning Centre. Il a aussi touché à 5000$ provenant du Modern Miracle Network, un organisme à but non lucratif albertain qui fait la promotion des hydrocarbures.

Plaintes électorales

Le groupe de pression est désormais visé par plusieurs plaintes électorales. Le 16 octobre, l’organisme Democracy Watch a demandé au Commissaire aux élections fédérales d’enquêter sur la légalité du financement accordé par le Manning Centre, en réclamant la divulgation des donateurs.

Duff Conacher, professeur de droit à l’Université d’Ottawa et administrateur de Democracy Watch, estime que l’esprit de la loi est bafoué si les électeurs ne peuvent savoir exactement qui donne de l’argent à New Brunswick Proud. Il y a là un problème qui menace la santé de notre démocratie, soutient l’universitaire.

«Quels intérêts les partis et les candidats représentent? Les électeurs doivent savoir», plaide-t-il.

«L’accord entre le Manning Center et les cinq groupes « Fiers » pose la question de savoir si l’un des fonds transférés par le Manning Center aux groupes a été donné par des entités étrangères (ce qui est interdit par la Loi électorale du Canada).»

Le commissaire confirme avoir reçu la plainte, mais refuse de préciser si une enquête a été ouverte ou non.

Des membres proches de Blaine Higgs

Le mois dernier, le député libéral de Moncton Centre Robert McKee avait déposé une plainte auprès d’Élections NB concernant les activités de NB Proud durant de la campagne électorale de 2018.

Il demande à la commission des élections de mener une enquête sur le groupe pour différents motifs, notamment pour s’être soi-disant mal identifié dans de la publicité électorale et pour une possible collusion avec le Parti progressiste-conservateur provincial.

«Lorsque vous avez des Albertains aux poches pleines qui tirent les ficelles lors des élections au Nouveau-Brunswick, quelque chose ne va pas. Ce serait bien que le premier ministre prenne position et le reconnaisse», souligne le politicien.

«Dans le cas de NB Proud, les tiers sont financés par des dons d’entreprises qui dépassent de loin ce que les partis politiques peuvent accepter comme dons. Nous croyons qu’il faut examiner cette question.»

Élections Nouveau-Brunswick a confirmé qu’elle analysera les rapports financiers de New Brunswick Proud.

Le rapport de dépenses publicitaires déposé par le groupe auprès d’Élections NB contient notamment les noms d’un ancien employé de M. Higgs alors qu’il était ministre des Finances, Nic Ouellette, et d’une firme d’avocat proches des progressistes-conservateurs.

Un autre ancien responsable du parti, Alan McCann, a quant à lui témoigné sous serment devant la cour provinciale qu’il était au service de NB Proud alors qu’il était président de l’association de circonscription conservatrice de Campbellton-Dalhousie.

Cela fait dire à M. McKee qu’il y aurait collusion entre le parti du premier ministre et New Brunswick Proud durant les élections, ce qu’a catégoriquement nié M. Higgs.

En juin, le premier ministre Blaine Higgs a justement exprimé son désir de resserrer les règlements entourant la participation des tierces parties durant les élections.

«Je crois que nous devons mettre en place une structure qui ne permet pas que de l’argent soit dépensé pour influencer une élection», a-t-il déclaré.

Notre demande d’entrevue auprès de New Brunswick Proud est restée sans réponse.