Alexandre Mallet: envoyé à la guerre pour bûcher

Plus d’un million de Canadiens ont servi dans les forces armées durant la Deuxième Guerre mondiale. De ce nombre, environ 7000 ont été déployés pour servir dans le Corps forestier canadien. Alexandre Mallet, de Haut-Shippagan, est l’une des dernières personnes à pouvoir témoigner de la vie au sein de cette unité méconnue.

Le Corps forestier canadien a été fondé initialement durant la Première Guerre mondiale pour fournir du bois aux forces alliées. Après avoir été mis en dormance en 1920, il a été réactivé en 1940.

Alexandre Mallet, âgé de 98 ans, a été l’un des 7000 soldats-bûcherons canadiens à être déployé dans le nord de l’Écosse durant la guerre. Son unité de quelque 225 hommes comptait une vingtaine de francophones.

«Je n’ai jamais eu de trouble avec les Anglais. On a été bien reçu. Dans l’armée, nous sommes tous des frères.»

Les journées étaient longues et le travail était dur, mais de façon générale, ces hommes sont demeurés à l’abri du conflit qui sévissait dans l’Europe continentale.

«On a ramassé tout le bois. On a tout bûché. T’as pas vu le désert qu’on a fait là-bas. Tout a été coupé à blanc.»

Le rôle du Corps forestier canadien a cependant été primordial dans l’effort de guerre. Le bois coupé a notamment servi à reconstruire des ponts détruits par l’armée allemande lorsqu’elle battait en retraite. On s’en servait aussi pour construire des traverses pour permettre à des camions et à des chars d’assaut de franchir des terres humides.

«Ça nous a permis de déjouer les Allemands. Ils ne pensaient vraiment pas qu’on pouvait traverser les swamps.»

Alexandre Mallet n’a pas été l’un des 14 000 soldats canadiens à avoir pris part au débarquement de Normandie de 1944, mais là encore, le Corps forestier canadien a occupé un rôle primordial dans cette opération déterminante sur le cours de la guerre. Déployés dans le sud de l’Angleterre, les membres de l’unité ont été responsables de préparer des véhicules militaires pour qu’ils soient résistants à l’eau.

Une tâche consistait à orienter des tuyaux d’échappement des véhicules vers le haut.

«Lorsque les landing crafts arrivaient à la côte, il fallait descendre à l’eau, mais même si le camion était à l’eau, il pouvait rouler quand même.»

La vie dans l’armée était aussi parsemée d’anecdotes amusantes.

«Une fois j’ai cassé 125 assiettes d’un coup. Je travaillais dans la cuisine. Dans le temps, ils montraient des vues dans la salle à manger le soir. Cette fois-là, 5 ou 6 hommes sont assis sur une table pour écouter la vue, mais à un moment donné, la table est tombée. Ils l’ont remis en place. Moi, je ne savais pas que ç’a avait arrivé. Le lendemain, j’ai mis les assiettes sur la table, et elle s’est écrasée de nouveau. J’ai même dû aller en cour martiale pour me défendre, mais ils ont éventuellement compris que c’était un accident.»

Mais tout n’était pas rose. La guerre a aussi laissé de mauvais souvenirs.

«Le seul endroit où j’ai vraiment pensé à ma mort, c’est lorsqu’on travaillait sous un barrage sur le Rhin, entre la France et l’Allemagne. Nous autres, on était là, l’artillerie était derrière nous. Les Allemands tiraient vers nous. Ç’a commencé le soir et ç’a continué jusqu’au matin. C’était l’enfer…»

Alexandre Mallet n’est plus retourné en Europe depuis la fin de la guerre. Il a plutôt fondé une famille avec son épouse, Marie-Marthe, qui a donné naissance à huit enfants. Il a aussi travaillé pendant 28 ans pour l’entreprise W.S Loggie à Shippagan.

«J’ai fait toute sorte d’ouvrage. J’ai travaillé comme commis, dans la boucherie, je faisais l’inventaire. Vers la fin, je travaillais dans le hardware. C’est moi qui plaçait les commandes. On peut dire que j’ai été un Jack of all trades.»

Il participe chaque année aux célébrations du Jour du Souvenir à Shippagan. Il compte y être encore une fois lundi.