Le début du 20e siècle: l’apogée de la survivance canadienne-française

Quels sont les parcours des Canadiens français en Amérique, et quelles incidences ceux-ci ont-ils sur la condition de la femme, des ménages et de la société canadienne-française? Marie-Ève Harton, spécialiste du mouvement migratoire des Canadiens français vers les États-Unis pendant la période industrielle au début du 20e siècle, les a suivis.

Francopresse: Vous vous intéressez à l’incidence des migrations vers les États-Unis entre le XIXe et XXe siècle sur la condition des femmes canadiennes-françaises de l’époque. Arrivez-vous à tisser des liens entre la réalité de ces femmes et celles de notre époque?

Marie-Ève Harton: On remarque qu’au début du 20e siècle, elles sont principalement en Nouvelle-Angleterre. Pourquoi en Nouvelle-Angleterre? Parce que c’est le bastion de l’industrialisation.

L’industrie du textile va employer beaucoup de femmes, donc il y aura une grande proportion de femmes célibataires ou mariées qui vont faire l’expérience du travail à l’extérieur de la maisonnée. En ce sens-là, c’est un tournant majeur: la proportion de femmes au travail est définitivement plus élevée. Quand on fait des analyses plus complexes, c’est un des facteurs qui a le plus d’influence sur les changements de comportements.

Si je peux faire le lien avec ce que l’on vit aujourd’hui, il y a vraiment tout un intérêt à remonter aussi loin qu’à la fin du 19e siècle même pour comprendre comment tout cela s’est instauré et évolué à long terme et la place des femmes sur le marché du travail aujourd’hui.

En quoi le début du XXe siècle représente-t-il une période importante pour les communautés francophones?

M.-E. H: Du point de vue culturel, au début des années 1910, on est à l’apogée de la survivance canadienne-française.

Déjà, on va parler de Franco-Américains avec les individus de 2e génération, nés de parents franco-canadiens. En Nouvelle-Angleterre, il y avait des institutions francophones organisées autour de la vie canadienne-française dans certains quartiers (que l’on nommait même «Petit Canada») comme des paroisses, des écoles françaises, des institutions canadiennes-françaises. La vie se déroulait en français.

Avec la baisse de l’immigration et la naissance des individus de 3e génération, il va y avoir une volonté de ces populations de s’intégrer à la société américaine. Elles voudront parler de plus en plus anglais, envoyer leurs enfants à l’école publique anglaise et s’affirmer en tant qu’Américain. Donc, il va y avoir un schisme important au niveau de la communauté. Certains vont militer pour la survivance, d’autres vont vouloir davantage s’intégrer.

Dans vos travaux vous soulevez le fait que les mouvements migratoires des Canadiennes-françaises influencent la recherche en généalogie. Ces migrations ont-elles rendu la recherche généalogique plus facile ou plus difficile?

M.-E. H: Je dirais que la recherche est plus stimulante. Cela pose des défis, c’est certain, mais je vous dirais que tous les travaux qui portent sur la généalogie sont une manne d’information extraordinaire. Il y a vraiment tout un engouement pour la généalogie.

Il y a des difficultés parce qu’effectivement les sources vont être davantage éparses. Elles ne sont pas conservées de la même façon d’un pays à l’autre ou d’un État à l’autre. Somme toute, il y a de nombreux instituts de généalogie canadienne-française aux États-Unis.

C’est fascinant de voir la quantité de gens qui travaillent sur ces questions. Ce sont des gens qui ne parlent plus français, mais qui ont un attachement à leurs origines canadiennes-françaises et qui veulent connaitre le parcours de leurs ancêtres.

Donc, mon mot d’ordre serait de dire que ça rend la recherche très stimulante. Certains diront frustrante. Évidemment, internet facilite beaucoup les choses. Faire de la généalogie aujourd’hui ou il y a 20 ans, c’est deux mondes complètement différents.

Quels points aimeriez-vous que les gens retiennent de vos travaux actuels?

M.-E. H.: En fait je travaille beaucoup dans le développement des infrastructures numériques comme les recensements, les actes d’état civil, etc. Le développement de ces infrastructures-là nous amène à réfléchir au phénomène d’immigration canadienne-française et à être capables de l’explorer sous un nouvel angle. Parce que cela fait déjà 40, voire 50 ans que le phénomène est étudié, mais maintenant on est en mesure de se poser de nouvelles questions.

Par exemple, on est capable de mieux explorer les liens de parenté au fil du processus migratoire de Canadiens-français vers les États-Unis; de voir comment la parenté influençait autant lors du départ que de l’installation des personnes aux É.-U. Donc, pas juste d’avoir un portrait général, mais vraiment d’aller à petite échelle : par exemple, comment leurs comportements individuels ou de groupe pouvaient avoir une influence sur leur manière de vivre aux États-Unis. Je trouve que c’est la chose à retenir parce que ça amène la recherche à un autre niveau. Ça nous permet de poser de nouvelles questions et de continuer à faire avancer la recherche sur ce sujet.