Souvenirs d’une époque où la tradition orale était vivante chez les Mi’kmaqs

Kenneth Francis, ancien directeur de l’école d’Elsipogtog, a livré un émouvant témoignage sur la réalité des autochtones, mercredi matin, lors d’un déjeuner-causerie au bar l’Igloo de Moncton. Il a puisé dans ses souvenirs d’enfance, une époque où la tradition orale était encore bien vivante dans cette communauté mi’kmaque anciennement appelée Big Cove.

Si le transfert de la langue, des contes et des légendes était encore la norme dans les années 1950, la réalité est tout autre aujourd’hui.

M. Francis explique que pendant son enfance, il n’y avait ni eau courante ni électricité et ni chauffage la nuit. Le feu allumé en soirée s’éteignait durant la nuit.

Les durs mois d’hiver, la noirceur tombe autour de 17h30. Pas de courant, donc pas de télévision, bien sûr. Mais la famille de M. Francis dispose d’une ressource tout aussi valable, voire plus précieuse: la tradition orale. En plus, ça tombe bien, la mère de l’ancien directeur d’école dispose d’un don. Elle connaît et raconte, en incarnant les personnages, des histoires et des légendes sur les ancêtres mi’kmaqs, sur leur mode de vie sur leurs terres ancestrales.

«Quand j’écoutais ma mère me raconter ces histoires en mi’kmaq, je ne savais pas ce qu’était une télévision, j’en avais jamais vu de ma vie. Mais je voyais des films dans ma tête.»

Il réussissait à visualiser tout ce qu’elle disait. La femme pouvait réciter légende après légende. M. Francis ne s’en lassait jamais. Chaque soir, il attendait avec impatience l’heure du conte.

Un soir alors que Kenneth Francis est âgé de 7 ou 8 huit ans, sa mère lui lance: «Je veux t’entraîner. Je vais te raconter les mêmes histoires encore et encore parce que je veux que tu deviennes un pato

Un pato est un gardien d’histoires. Il s’agit de quelqu’un qui connaît les légendes sur le bout des doigts et les transmet aux générations futures. C’est ce que fait la mère de M. Francis.

Elle lui a donc fait répéter maintes fois les contes et les légendes mi’kmaques jusqu’au jour où il devient un pato.

«Même à cette époque, autour de 1952, la tradition orale avait encore beaucoup de force.»

«C’est merveilleux de retourner dans le passé et voir tout ça», dit-il avec une pointe de regret.

Déclin de la tradition orale

M. Francis explique que lorsqu’il était élève à l’école d’Elsipogtog, dans les années 1950, les enfants ne parlaient presque pas l’anglais. Ils n’arrivaient pas à faire de phrases complètes.

En dehors des réserves, les membres de la communauté mi’kmaque évitaient souvent de parler en anglais. S’ils le faisaient, ils étaient ridiculisés par les autres.

«C’était un tabou de parler anglais dans le temps.»

Une fois ses études secondaires terminées, M. Francis est allé travailler au Maine pendant six ans.

À son retour au Nouveau-Brunswick, la situation a changé du tout au tout. Il était maintenant tabou de parler mi’kmaq.

«Si tu parlais mi’kmaq, on riait de toi», dit-il avec amertume.

En plus, les moqueries proviennent de la communauté mi’kmaque, celle établie hors réserve.

«Ils avaient assez d’influence, parce que ça faisait longtemps qu’ils vivaient en dehors d’une réserve. Ils ne pouvaient pas parler mi’kmaq, ils ont donc forcé les autres à parler anglais.»

Aujourd’hui, on ne forme plus de patos dans la communauté mi’kmaque, affirme M. Francis. Si les gardiens d’histoires ne font plus partie du paysage, la tradition orale cesse d’être transmise.

Une triste réalité dénoncée par l’aîné mi’kmaq. La communauté doit agir avant qu’il ne soit trop tard, dit-il, tout en préservant une lueur d’espoir.

«Il y en a qui font vraiment un effort pour garder le langage mi’kmaq vivant. Il y a encore des gens qui le parlent de façon fluide.»