Aide médicale à mourir: le dernier voyage d’Yves Thibault

Yves Thibault sait qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre. Une semaine pour être précis. Il le sait, car c’est lui-même qui en a fait la demande.

L’homme originaire de Kedgwick ne l’a pas eu facile, c’est le moins qu’on puisse dire.

À 17 ans à peine, il a dû combattre une tumeur au cerveau, un combat qu’il a gagné, du moins en partie. Car la maladie est revenue le hanter quelques années plus tard. Début trentaine, sa vie est bouleversée à nouveau, cette fois sous l’apparence de convulsions graves, un vestige de son cancer.

Cette situation lui causera des dommages physiques irréversibles et sa vie au complet s’en trouvera changée à jamais. Nécessitant une surveillance constante en raison du risque de convulsions – ainsi que des chutes et des commotions que cette condition entraîne – il sera forcé d’abandonner son autonomie, se résigner à vivre à l’intérieur d’un foyer de soins.

«Ç’a été très difficile pour lui d’accepter cela, surtout à son âge. Il avait encore toute la vie devant lui et d’un coup il tombe dans un foyer. C’est tragique quand on y pense», confie son petit frère, Martin.

Aujourd’hui âgé de 45 ans, avec une santé qui se dégrade et après une dizaine d’années dans un foyer de soins, Yves n’a plus la force de se battre, il en a assez. D’autant plus qu’il apprenait tout récemment le retour d’un cancer au cerveau (germinome malin avec complication neurologique dégénérative secondaire), une nouvelle qu’il a conservée pour lui jusqu’à maintenant et qui fut l’élément déclencheur qui l’a amené à requérir à l’aide médicale à mourir. En l’espace de quelques semaines, il a obtenu l’autorisation pour cette procédure. Yves connaît d’ailleurs la date de son départ. Ce sera le 6 décembre prochain, dans une semaine.

L’aide médicale

Martin Thibault demeure et travaille pour sa part dans la région de Québec. Il l’avoue, en raison de ses obligations, il n’a pas vu son frère autant qu’il l’aurait souhaité au cours des dernières années. Malgré la distance, il comprend bien sa détresse.

«C’est vraiment dur pour lui, car il vivait normalement auparavant et maintenant il se retrouve dans cette situation où il ne peut pratiquement plus rien faire seul. Il a toute sa tête, mais il ne peut presque plus marcher, a de la difficulté à voir, à entendre et à parler. Il n’a plus aucune qualité de vie et sa condition ne s’améliorera pas, au contraire, elle continuera même de se dégrader. Il est prisonnier de son corps et aujourd’hui, il veut s’en libérer», raconte-t-il.

N’empêche la nouvelle de son départ imminent – par le biais de l’aide médicale à mourir – a été un choc. Il ne s’en cache pas, il a bien tenté de le faire changer d’idée, mais il a fini par s’en raviser.

«Je crois que je m’en serais toujours voulu si je n’avais pas essayé de le convaincre de ne pas le faire. Mais je n’ai toutefois pas insisté. C’est lui le meilleur juge de ce qu’il vit», dit-il.

Si Martin en est venu à accepter l’idée que son frère puisse se prévaloir de l’aide médicale à mourir, la situation n’en est pas plus facile à vivre pour lui et sa famille.

«Dimanche dernier, ça m’a frappé: il ne restait qu’une douzaine de jours à mon frère. Jusque là, on dirait que je ne réalisais pas tout à fait l’ampleur de sa décision, mais la vision de cette date sur le calendrier m’a frappé. Ce qui rend la situation moins lourde par contre, c’est Yves. Il est tellement serein avec sa décision de s’en aller que de le voir ainsi, ça nous aide à passer au travers ces moments plus pénibles. Je suis heureux pour lui, car lui est heureux, il est positif», relate-t-il.

Ce qui l’aide également, c’est cette chance d’être à ses côtés au cours de ses derniers jours afin de lui dire adieu.

«Je connais des gens qui ont perdu des êtres chers soudainement et qui n’ont pas eu cette opportunité de dire au-revoir. Nous, on l’a. On est choyé, en quelque sorte, de pouvoir passer du temps avec lui, de lui montrer qu’on l’aime. Et lui, après tout ce qu’il a vécu, il mérite de partir avec honneur et dans la dignité», exprime Martin.

Un dernier voyage

C’est entouré d’amour et aussi dans la sérénité qu’Yves a choisi de vivre ses derniers jours. Avec sa famille immédiate, ainsi que son grand ami, Sylvain Sinclair. Ce dernier aussi vit la situation avec beaucoup d’émotions.

«Juste en parler, les larmes me viennent aux yeux», souligne-t-il.

«Yves et moi, on a eu des bouts roughs dans nos vies respectives. J’ai été là pour lui dans les moments où ça allait moins bien, et il m’a rendu la pareille par la suite lorsque je me suis blessé. On a cheminé ensemble, on s’est bâti une grande complicité. Et aujourd’hui, je suis ici, à ses côtés. Il est devenu un membre de ma famille, et même si ce n’est pas toujours évident de composer avec sa décision, je la respecte et je suis vraiment heureux pour lui», relate-t-il.

Avant de partir toutefois, Yves avait un dernier souhait, une dernière grande folie à réaliser. C’est ainsi que ce vendredi, il prendra la route pour Montréal afin d’assister à une partie de hockey de ses favoris, les Canadiens, sa toute première partie au Centre Bell.

Ils seront près d’une dizaine à ses côtés lors de ce voyage dans la métropole, dont Sylvain et Martin.

«Je ne sais pas trop ce qui nous attend là-bas, mais c’est certain que ce sera un beau moment pour tout le monde, et surtout pour Yves. Je suis content qu’il puisse vivre ça avant de partir. Ce sera un souvenir cher pour tous», indique Sylvain.

Au pays

La Loi sur l’aide médicale à mourir a été promulguée au Canada en juin 2016. Selon Santé Canada, de cette date jusqu’en octobre 2018, 6749 personnes s’étaient prévalues de cette procédure. L’âge moyen des demandeurs tourne autour des 72 ans, dans une proportion homme-femme pratiquement identique. Les demandes sont généralement effectuées en lien avec un cancer ou une maladie dégénérative.