«Ils viennent d’où?»: Des réfugiés se voient refuser un logement à Moncton

Des organismes communautaires dénoncent la discrimination subie par les personnes de minorité visible dans le secteur du logement à Moncton. Des propriétaires ne se gênent pas pour refuser les réfugiés syriens, par exemple, sans explication.

Mise en situation tirée d’une anecdote réelle: un organisme qui aide les réfugiés à se trouver un logis passe des appels à gauche et à droite aux propriétaires du Grand Moncton.

L’organisme dit rechercher un appartement à trois chambres.

Le propriétaire demande: «Ils viennent d’où?»

L’organisme répond: «Ce sont des réfugiés syriens».

Propriétaire: «Non, pas intéressé».

«D’entrée de jeu, la question “Ils viennent d’où” n’est pas appropriée», dénonce la présidente de la Commission des droits de la personne du Nouveau-Brunswick, Nathalie Chiasson.

La question n’est pas seulement inappropriée. Elle est illégale.

Pourtant, il ne s’agit pas ici d’un cas isolé. Myriam Mekni, directrice générale de l’Association multiculturelle du Grand Moncton (AMGM), était conseillère en logement à son entrée chez AMGM en 2016.

Elle avait pour fonction de faire lesdits appels aux propriétaires. La mise en situation précédemment citée est survenue à maintes reprises.

«On le vit jusqu’à aujourd’hui.»

Myriam Mekni, directrice générale de AMGM, confirme que la discrimination envers les réfugiés syriens est toujours bien présente à Moncton.

Mohamed (prénom fictif), une des personnes aujourd’hui responsables de trouver des logements aux réfugiés chez AMGM, a aussi été témoin de discrimination de la part des propriétaires. Son identité n’est pas révélée pour ne pas entacher sa relation avec ces derniers.

Il prend les réfugiés sous son aile, de l’aéroport jusqu’à leur résidence permanente. AMGM a trois appartements où peuvent loger les réfugiés lorsqu’ils arrivent à Moncton. Un espace de vie temporaire avant que les nouveaux arrivants aient leur chez-soi.

Sauf qu’il peut être long et fastidieux de trouver cette demeure.

«Pour moi et l’équipe, c’est un problème. Parfois, il y a des gens qui restent dans la résidence temporaire longtemps.»

Depuis l’arrivée des premières familles de réfugiés syriens au Canada en 2015, la situation a néanmoins progressé.

«Au début, on a commencé avec des propriétaires particuliers qu’on trouvait par exemple sur Kijiji», explique Mohamed .

L’équipe de AMGM s’est vite rendu compte que les préjugés étaient bien présents dans la ville.

«Non, des réfugiés dans mon logement, j’en veux pas», se sont souvent fait répondre les intervenants.

Aujourd’hui, Mohamed  a développé des relations avec le secteur immobilier de Moncton. Ce sont les entreprises qui acceptent les réfugiés en plus grande majorité, assure-t-il.

Une sélection des partenaires du logement s’est donc imposée au fil du temps. Bon nombre de propriétaires particuliers, ceux n’étant pas associés à une entreprise, sont maintenant retranchés de la liste suite à de piètres expériences.

Pas facile de loger une famille nombreuse

L’origine n’est pas toujours le motif de la discrimination. Parfois, le refus est motivé par le fait que les familles de réfugiés sont pour la plupart très nombreuses, avec en moyenne six enfants par ménage.

«L’été passé, j’ai eu du mal à prendre une famille de six et à les mettre dans un appartement de trois chambres», se souvient Mohamed. Dans bien des cas, il dit avoir expliqué aux propriétaires que deux enfants peuvent partager une chambre.

«Non, je veux des adultes, je ne veux pas d’enfants», lui répondait-on.

Dernièrement, il a cherché un appartement pour une famille de 11 personnes, incluant les parents. Ses membres ont abouti dans deux logements séparés.

Le Conseil multiculturel du Nouveau-Brunswick confirme que les familles immigrantes nombreuses à la recherche d’un appartement font face à bien des embûches.

«La discrimination des propriétaires envers les locataires avec enfants est l’un des problèmes auxquels les familles de nouveaux arrivants sont confrontées de manière disproportionnée», souligne le directeur Alex LeBlanc.

Le conseil travaille présentement à créer un rapport sur les défis des nouveaux arrivants en matière de logement, qui sera publié au cours de l’année 2020. Divers organismes ainsi que des étudiants internationaux ont participé à une table ronde à ce sujet en octobre.

«Le logement n’est plus disponible»

Geneviève L. Latour, directrice générale de Carrefour pour femmes, préside un groupe de travail sur la violence envers les femmes immigrantes du Grand Moncton. La discrimination vécue par ces femmes, notamment lorsqu’elles cherchent un logement, est une thématique qui revient constamment.

Carrefour pour femmes accueille au sein de la maison d’hébergement, des femmes victimes de violences conjugales et sexuelles. Plusieurs résidentes issues d’une minorité visible s’y retrouvent.

Après avoir passé quelque temps dans le refuge, elles sont prêtes à visiter des appartements pour entamer leur nouvelle vie. Problème, les femmes racisées peinent à trouver un logement, constate Mme Latour.

Geneviève L. Latour, directrice générale de Carrefour pour femmes, a vu à de nombreuses reprises des femmes racisées revenir au refuge sans avoir trouver d’appartement – – Archives

«Une fois qu’elles vont se présenter sur les lieux, soit elles ne vont pas avoir l’appartement ou le propriétaire va carrément leur dire que l’appartement n’est plus disponible.»

Geneviève L. Latour rapporte que lorsque d’autres résidentes appellent le lendemain le même propriétaire, on leur confirme que l’appartement est toujours à louer et qu’elles peuvent y faire une visite.

«On peut voir que c’est un mensonge de la part du propriétaire», avance l’intervenante.

La discrimination est difficile à prouver dans bien des cas. Mme Latour a pourtant des preuves à l’appui. Les femmes de minorité visible restent plus longtemps dans le refuge que les autres résidentes, faute d’avoir trouvé un appartement.

«La moyenne pour les femmes néo-brunswickoises, c’est 28 jours, tandis que pour les femmes immigrantes, ça va être dans les trois ou quatre mois.»

Des chiffres alarmants, d’autant plus qu’après maintes tentatives infructueuses, ces femmes iront s’établir ailleurs.

«Des femmes racisées, la moitié d’entre elles vont quitter Moncton ou carrément le Nouveau-Brunswick parce qu’elles n’ont été capables de se trouver un logement», assure Mme Latour.

D’après les statistiques colligées par Carrefour pour femmes, en 2017 et 2018, les femmes de minorité visible seraient plus enclines à partir pour ne plus revenir. Montréal et Toronto sont les destinations les plus prisées par ces femmes rejetées.

Geneviève L. Latour se dit attristée de voir ces femmes revenir bredouilles au refuge, visite après visite, sans jamais avoir pu trouver leur chez-soi dans le Grand Moncton.

«Je trouve ça vraiment dommage que c’est le message qu’on veut envoyer à ces familles-là, que dans le fond elles ne sont pas bienvenues dans notre ville.»

Quels recours légaux en cas de discrimination? 

Lorsqu’un propriétaire refuse de louer, voire de faire visiter son logement à des gens parce qu’ils sont issus d’une minorité visible, il contrevient à la Loi sur les droits de la personne du Nouveau-Brunswick.

Nathalie Chiasson, présidente de la Commission des droits de la personne du Nouveau-Brunswick, explique que la loi provinciale interdisant la discrimination et le harcèlement est fondée sur 16 motifs.

Parmi ceux-ci, on trouve la race, la couleur de peau, l’origine nationale, l’ascendance, le lieu d’origine, la croyance et la religion.

La loi stipule qu’il est «interdit à toute personne, directement ou indirectement, seul ou avec une autre personne, personnellement ou par l’intermédiaire d’un tiers, pour un motif de distinction illicite: de refuser à une personne ou à une catégorie de personnes le droit d’occuper un établissement commercial ou un logement.»

«Si on refuse à ces gens-là de visiter, c’est carrément une discrimination illicite qui est prévue dans la loi», indique Nathalie Chiasson.

Pourtant, en cinq ans, soit depuis 2014, une seule plainte sur la discrimination raciale dans le logement a été déposée à la commission. C’était en 2018.

Mme Chiasson rappelle l’importance de déposer une plainte après avoir été victime de discrimination.

«On veut une société ouverte et inclusive où tout le monde a les mêmes droits, mais si on ne reçoit pas de plainte, on n’est pas au courant des situations.»

En cas de plainte, un enquêteur de la Commission interrogera le plaignant et contactera le propriétaire. Des services de médiation entre les deux parties sont offerts au cours du processus.

Lorsque les deux parties n’arrivent pas à s’entendre, la plainte peut se rendre en cour.

Dans certains cas, le défendeur doit payer une somme de dédommagement au plaignant.

Une insidieuse réalité difficile à prouver

La discrimination demeure difficile à prouver dans bien des cas, selon Mohamed de l’Association multiculturelle du Grand Moncton et Geneviève L. Latour, directrice du Carrefour pour femmes. Au moment où le propriétaire annonce qu’«il n’est pas intéressé», comment déterminer qu’il refuse sur un motif racial?

La présidente de la Commission souligne qu’il faut demander «pourquoi» dans le but de récolter des informations et prouver qu’il y a discrimination.

«Si on n’a pas le motif du refus, on est dans les présomptions», dit-elle

La simple question ne se pose pas à tous coups, estime Mohamed.

«Parfois, tu peux poser la question pourquoi, parfois tu ne peux pas.»

«Ça ne sert à rien de comprendre la raison, ça ne va rien changer. Je ne vais pas faire un rapport pour changer quelque chose.»

Mohamed serait pourtant en position de faire une plainte, selon Mme Chiasson, car son association agit à titre d’intermédiaire.

Mais lorsque ce dernier passe plusieurs appels par jour, il ne croit pas que ça vaille la peine de s’arrêter chaque fois pour connaître le motif derrière le refus.

«Honnêtement, moi je ne cherche pas la cause, reconnaît-il. C’est du temps que je perds. Je leur dis “merci beaucoup” et je ne les rappelle plus.»

Mme Chiasson réitère et souligne l’importance de poser des questions pour que le plaignant puisse plaider sa cause.

Ces procédures peuvent s’avérer lourdes pour les femmes de minorité visible, dont celles qui passent par la maison d’hébergement de Carrefour pour femmes.

«Ces femmes-là n’ont pas l’énergie ou la motivation de faire des plaintes parce qu’elles en ont déjà assez sur leurs épaules», soutient Geneviève L. Latour.

Entre le divorce, la garde des enfants, la pension alimentaire et la thérapie reliée à leur traumatisme, les démarches d’ordre légales peuvent être nombreuses.

«Elles ont déjà tout ça qui se passe, elles ne veulent pas en plus entamer un processus. Au bout du compte, elles ne veulent pas avoir l’appartement si le propriétaire est raciste.»