Village de Noël à vendre!

Le train de passagers s’avance lentement vers la gare de Bathurst. À l’intérieur des wagons, les lumières s’allument. Après un arrêt de quelques instants, le véhicule lance son cri. C’est l’heure du départ. Et voilà que la locomotive reprend les rails…

Patrice Léger ne se lasse pas de voir son village miniature s’animer en cette période des Fêtes. Depuis maintenant 10 ans, il passe des mois à brancher des fils – il faut voir l’autoroute de câbles sous le plateau -, à installer des figurines, à placer des petites maisons, à préciser ses chemins de fer, à accrocher des avions partant de l’aéroport, à modifier ce décor féérique uniquement pour son bon plaisir et celui des visiteurs à son sous-sol du 56, rue du Portage, à Caraquet.

Sa passion a régulièrement fait les manchettes. Mais cette fois, c’est différent. M. Léger est triste. Ce sera la dernière année de son village, sa santé fragile ne lui permettant plus d’investir autant de temps dans sa passion.

Il est donc… à vendre!

Mais comment vendre une telle oeuvre? Qui voudra l’acheter? Et combien? Car même s’il en récolte quelques milliers de dollars, ce sera très loin de ce que vaut ce petit chef-d’oeuvre. Il croit que juste en pièces, son investissement dépasse 8000$. Et ce n’est encore qu’une approximation. En temps? Impossible à calculer, songe cet ancien soudeur du Canadien National, à la retraite depuis 1997, âgé de 75 ans.

Quand il y pense, les larmes lui viennent rapidement aux yeux. Les trémolos dans la voix, il se résigne. En 2011, il faisait visiter en tenant un coussin rouge devant son coeur. Il venait de se faire opérer. Maintenant, le cancer amenuise ses forces.

Garder la mission

Pendant une décennie, il a permis aux visiteurs d’admirer ce travail de moine, en échange d’un quelconque don pour l’Hôpital pour enfants IWK de Halifax. Il souhaite seulement que celui ou celle qui assurera la suite conserve la même mission et lui donnera l’occasion d’aller le voir au moins une fois par année. Il se dit même prêt à aller aider à l’installation.

Car ce village miniature des Fêtes, c’est un peu l’enfant de Patrice Léger. Il en prend soin comme la prunelle de ses yeux.

Comme ce sera sa dernière année d’opération, il désire également que les gens viennent le saluer en grand nombre et offrir, par la bande, une somme record à l’hôpital qui a sauvé sa nièce, malade d’un cancer du cerveau. Sa nièce, aujourd’hui infirmière à Bathurst.

«Combien y a-t-il de pièces? Je ne les ai jamais comptées. J’en rajoute chaque année. Je commence à la fin juillet et je passe des journées entières sous le plateau à brancher les fils. Ça me fait mal au coeur de le laisser partir, mais c’est rendu trop d’ouvrage. Ce village est une partie de ma vie…», raconte-t-il avec beaucoup d’émotions en admirant ce paysage hivernal.

De sa console, M. Léger contrôle tout. La luminosité, la vitesse des trains, le moulin à scie, la tour du CN. Il demande à chacun des visiteurs de signer son livre. Des gens de partout des Maritimes vont cogner à sa porte. Il montre fièrement des signatures de visiteurs de la Turquie, de Madrid et d’Istanbul, en 2016.«Beaucoup d’adultes viennent voir le village, a-t-il noté au fil des années. Ils sont là avec leurs enfants. Ce sont des souvenirs que je n’oublierai jamais. Il faut aimer Noël. Et il faut aimer les enfants aussi. Ma femme et moi n’en avons pas eu. Alors, ces enfants, ce sont aussi mes enfants.»

Des enfants émerveillés

Évidemment, les anecdotes sont nombreuses. L’émotion aussi. Comme cette fois où un petit garçon, souffrant de cancer, s’est émerveillé devant ces camions de pompiers minuscules. M. Léger lui en a donné deux.

«Au début, je ne chargeais rien. Je voulais seulement que les gens signent et prennent une canne de bonbon. Certains m’ont suggéré de faire payer. Mais pourquoi demander à un papa sur le chômage de payer pour ses deux enfants quand il a besoin de chaque dollar pour vivre? Je veux que les enfants viennent voir le village. Et si les gens veulent donner quelque chose, je leur offre une boîte de dons de IWK», dit-il.

Et ça marche. En 2016 et en 2017, il a pu envoyer plus de 1000$ à l’établissement néo-écossais. Il expose fièrement chaque lettre d’attestation. Ça a été sa manière de contribuer aux soins et à la guérison de sa nièce.

Les trains s’immobilisent. Le moulin à scie s’arrête. Une à une, les lumières s’éteignent. Le village tombe dans la pénombre. Jusqu’à la prochaine visite, où il reprendra vie sous les mains expertes de son propriétaire. Et à la grande joie des petits et des grands.

M. Léger craint le jour où il devra l’éteindre une dernière fois, à la fin mars. Ça pourrait s’avérer un moment déchirant. Pour l’instant, il ne préfère pas trop y penser. Il cherche seulement à profiter de chaque instant où ces enfants seront émerveillés.

Tout se vend, paraît-il. Tout a un prix aussi. Même un village de Noël? On le verra dans les prochaines semaines…