La CONA de 1979: le flirt de l’Acadie du Nouveau-Brunswick avec l’indépendance

Il y a 40 ans, l’Acadie du Nouveau-Brunswick flirtait avec l’idée d’indépendance lorsque l’option d’une province acadienne reçut le plus grand nombre de votes durant la CONA de 1979 à Edmundston.

Marc Poirier
Francopresse

CONA: c’est le nom par lequel sera mieux connue la Convention d’orientation nationale des Acadiens du Nouveau-Brunswick. Ce grand congrès, organisé par ce qu’on appelait alors la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick (maintenant Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick), avait pour but de réfléchir sur l’avenir politique du peuple acadien de la province.

Après beaucoup d’efforts pour rassembler un nombre équitable d’hommes et de femmes, de gens de toutes les régions acadiennes de la province et de différentes couches de la société, on a réussi à rassembler plus de 1000 délégués et 170 observateurs pour participer aux discussions.

À l’issue de trois jours de la Convention les 6, 7 et 8 octobre, sur les 792 délégués qui ont répondu au questionnaire sur les options politiques présentées, c’est la province acadienne qui est privilégiée avec l’appui d’un peu plus de 53% comme «option idéale» et un peu plus de 48% comme «option réalisable». C’est ce dernier chiffre qui sera surtout retenu et véhiculé par la suite.

L’option d’un pays acadien avait recueilli quant à lui 4% d’adhérents.

Plus de 1000 délégués se sont réunis à Edmundston pour discuter de l’avenir de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, en 1979. – Gracieuseté: Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton

L’événement et les résultats obtenus ont marqué à jamais plusieurs participants.

«Ce que je me souviens, c’est que ça été comme une explosion d’émotions de joie quand les résultats sont sortis. Les gens ont applaudi pendant plusieurs minutes, se souvient Louise Blanchard, qui était alors vice-présidente du Parti acadien. Ç’a été comme une surprise pour tout le monde.»

«Ç’a été un des plus grands moments de ma vie», avoue le militant acadien Jean-Marie Nadeau.

«Je me souviens de l’ambiance et de l’effervescence qu’il y avait là. C’est probablement l’un des plus grands moments de l’histoire des Acadiens», affirme pour sa part le président de la SANB, Robert Melanson, alors jeune délégué à la CONA.

Le contexte des années 70 avait gonflé l’élan nationaliste des Acadiens, surtout ceux du Nouveau-Brunswick. Il y avait un gouvernement souverainiste au Québec, et un référendum sur l’indépendance en vue. Le Parti acadien avait fait de la province acadienne sa solution politique et avait presque réussi à élire un député aux élections provinciales de l’année précédente. C’était le début de la dualité en éducation. Une nouvelle génération avec de nouvelles idées était en marche.

Aussi, les tractations afin de rapatrier la constitution faisaient en sorte que les militants acadiens voulaient se préparer à toute éventualité.

– Gracieuseté

L’historien Maurice Basque était lui aussi à la CONA.

«Je pense qu’on n’a jamais eu quelque chose de plus représentatif, de tentative de représentativité de la société acadienne, se rappelle-t-il. À l’époque, les gens rêvaient. Y avait comme un projet. On n’était peut-être pas tous en faveur de la province acadienne mais elle était dans l’air du temps.»

Ironiquement, après ce grand moment d’expression autonomiste, l’idée de la province acadienne, arrivée à cet apogée, a amorcé un soudain déclin et le mouvement nationaliste se dirigera ailleurs.

Mais certains militants comme Louise Blanchard demeurent toujours convaincus qu’il s’agit encore de la meilleure solution politique pour les Acadiens du Nouveau-Brunswick.

«La province acadienne, moi, dans mon cœur, j’en parle encore. Je pense que c’est la seule façon que le peuple va survivre; c’est d’avoir nos propres institutions, notre propre autonomie. Sinon, on sera toujours minoritaire et l’on voit ce que ça donne aujourd’hui. Faut se battre pour nos hôpitaux, faut se battre pour l’éducation.»

– Gracieuseté

La CONA: mère de la Loi 88

Au lendemain de la Convention d’orientation nationale des Acadiens, le journal Le Devoir titrait: «Les Acadiens optent pour une 11e province».

Les réactions au Nouveau-Brunswick face à ce petit séisme sont diverses. Évidemment, tous ne partagent l’euphorie du moment ressentie par les militants les plus convaincus.

«J’avais l’impression que, les gens avaient choisi l’option d’un territoire, mais que le lendemain de la CONA, les gens s’étaient réveillés comme d’une grosse cuite, puis qu’il n’y a personne qui était prêt à prendre ce projet-là en main», soutient Michel Doucet, expert en droits linguistiques, juriste et ancien professeur de droit à l’Université de Moncton.

Pour la SANB, organisatrice de la CONA, les résultats sont comme un mandat empoisonné et elle ne sait trop comment y donner suite.

«Ce qui nous a déçus, c’est que la SANB s’est empressée d’effacer les résultats et on n’en a plus entendu parler par après», avance Louise Blanchard, alors vice-présidente du Parti acadien pour qui la CONA était une grande victoire.

Le président actuel de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), Robert Melanson, croit que la Convention de 1979 était un modèle d’organisation et de mobilisation politique.

«Et d’ailleurs, ça n’en prendrait une autre aujourd’hui. Après 40 ans, il faudrait peut-être avoir une réflexion.»

Le quotidien L’Évangéline avait fortement critiqué, dès le début, l’organisation générale de l’événement, la méthode et les critères de sélection des délégués, jugés trop rigides. Selon le journal, tout le processus, la documentation préparatoire et le questionnaire soumis aux délégués étaient nettement biaisés et teintés par le Parti acadien pour une province acadienne, une idée à laquelle le journal s’était toujours vivement opposé.

Le Parti libéral, par la bouche de son chef de l’époque, Joseph Daigle, tenait sensiblement le même discours très critique à l’endroit de l’organisation, du déroulement et du résultat de la CONA, de même qu’envers le rôle du Parti acadien.

Dix ans après l’événement, Léon Thériault, partisan du Parti acadien, grand promoteur de la province acadienne et impliqué dans la préparation de la CONA, analysait ainsi le déroulement des trois jours de discussions dans son livre La question du pouvoir en Acadie: «Quant à moi, le grand échec de la Convention réside dans le fait que, hors le Parti acadien, aucune formation politique n’y a vraiment cru et surtout, personne, hors les sympathisants du Parti acadien, ne présenta ou défendit d’orientation politique précise.»

Même chez certains participants, comme Bernard Richard, candidat en 1974 pour le Parti acadien en 1974, l’effervescence a vite fait place au réalisme.

«C’est sûr que le lendemain de la veille, revenu à Cap-Pelé dans ma pratique du droit, le monde ne défonçait pas ma porte pour me dire: “voilà le temps est arrivé, c’est le temps pour l’indépendance de l’Acadie, la province acadienne.”»

La réaction allait être tout autre de la part du gouvernement progressiste-conservateur dirigé par Richard Hatfield. Dès la fin de la CONA, son lieutenant-francophone, le ministre Jean-Maurice Simard, annonce le projet d’adopter une loi sur l’égalité des communautés francophones et anglophones, la future Loi 88. Il est en désaccord avec l’idée d’une province acadienne mais il constate que le statu quo n’est plus possible; il sera l’un des seuls à défendre les travaux de la Convention ainsi que la SANB.

Accueillie avec réserve au départ par une partie du caucus conservateur, et même par une partie de la communauté acadienne elle-même, la Loi 88, défendue publiquement par le premier ministre Hatfield, sera adoptée en 1981 à l’unanimité, quoique les libéraux s’y soient opposés au départ. Un an plus tard, les conservateurs remporteront une grande victoire aux élections en faisant d’importants gains dans les régions acadiennes.

Louise Blanchard est convaincue que la position du Parti acadien envers la province acadienne et le succès de cette option à la CONA expliquent l’adoption de la Loi 88. « Ce qui veut dire, comme on disait au Parti acadien, que quand t’as un bat de baseball, tu peux négocier. » Mais pour la formation politique, ce fut le chant du cygne; quelques années plus tard, l’aventure prenait fin.

Le président de la SANB, Robert Melanson, estime que la Loi 88 aura marqué l’histoire de l’Acadie.

«La Loi 88, en fait, est le plus grand gain politique que les Acadiens ont eu après la Déportation. Elle rend les Acadiens égaux aux anglophones. Nous ne sommes plus minoritaires dans ce territoire-ci.»

Divisée en trois petits chapitres, la Loi 88 innove en établissant des droits collectifs; elle garantit aux Acadiens des institutions distinctes éducationnelles, culturelles et sociales. Elle stipule aussi que le gouvernement, dans ses programmes et ses dépenses, doit encourager le développement des deux communautés linguistiques.

Ironiquement, cette loi est tombée passablement dans l’oubli. Elle est restée sommes toute symbolique, jusqu’à ce que ses principes soient enchâssés dans la Constitution canadienne en 1993. Et cet enchâssement n’a été invoqué qu’une seule fois devant les tribunaux, soit par Michel Doucet dans la cause Charlebois sur le bilinguisme des municipalités. L’avocat croit encore aux mérites de la Loi 88 et de son enchâssement.

«Le potentiel de cette loi-là est toujours là et peut-être qu’un jour, avec l’enchâssement, on pourra l’utiliser pour assurer un véritable développement de la communauté francophone du N.-B., tant sur le plan économique, social ou politique. Mais jusqu’à maintenant, il n’y a personne qui veut le faire.»

Comme quoi le dernier chapitre de la CONA de 1979 n’est peut-être pas encore écrit…