Péninsule: l’idée d’une taxe sur l’hébergement divise les entrepreneurs

La nouvelle taxe sur l’hébergement proposée par l’Office du tourisme de la Péninsule acadienne est loin de faire l’unanimité auprès des opérateurs du milieu. Si certains approuvent cette contribution à des efforts régionaux de promotion et de marketing, d’autres jugent que ça pourrait faire très mal aux entrepreneurs d’hébergement commercial.

Pendant plus de trois heures, une vingtaine d’intervenants spécialisés en hébergement ont donné leur avis à Yannick Mainville, directeur de l’OTPA, mardi matin à Caraquet.

Cette taxe de 3,5% imposé aux utilisateurs de nuitées serait théoriquement en vigueur dès le 1er avril. D’ici là, les municipalités auront à adopter une résolution visant à percevoir cet argent auprès de leurs entrepreneurs d’hébergement, somme qui ira dans un fonds régional de développement et de promotion, géré par un comité de l’OTPA. Les entreprises installées dans les DSL seront appelées à y aller d’une participation volontaire.

Cependant, la formule ne toucherait pas les autres plateformes d’hébergement (ex.: Airbnb). Il y en a près de 250 dans la région et ce nombre est constamment à la hausse, comparativement aux 2020 unités commerciales, dont 1600 dans les campings.

Cette contribution pourrait rapporter jusqu’à 200 000$ par année grâce à un taux d’occupation estimé de 43% dans les hôtels, motels et campings. Cette somme viendrait remplacer le retrait des investissements provinciaux en promotion et en marketing touristique.

Comme il avait fait la veille au conseil municipal de Caraquet, Guy Bocage, propriétaire de la Maison touristique Dugas, doute que la formule soit la meilleure pour l’ensemble de l’industrie de l’hébergement. Il verrait davantage un principe où tous les participants touristiques contribueraient financièrement à son essor.

«C’est déplorable, parce que nous faisons face à plusieurs contraintes. La Péninsule acadienne est une petite région. Au départ, cette taxe devait être provinciale et les fonds redistribués dans les régions. Mais ce n’est pas ça. On nous impose une taxe dans un marché où nous avons une forte concurrence parallèle d’Airbnb et des autres plateformes semblables. Et là, on va creuser un écart encore plus grand. Je crois qu’une taxe d’affaires de 1% pour les commerces qui bénéficient de ce tourisme nous donnerait un outil de marketing très puissant et sans trop d’efforts qui serait de ne pas charger une taxe sur l’hébergement», évalue-t-il.

Gilles Duguay, du Camping Pokemouche, a une opinion partagée sur la question, étant donné que son entreprise se retrouve dans un DSL.

«C’est complexe, admet-il. Des villes vont accepter de passer un arrêté municipal. Parce que nous sommes dans un DSL, nous ne sommes pas obligés de suivre. Mais comme entreprise, il faut se rallier pour être capable de mettre ce fonds en place et y aller de la publicité et du marketing afin d’augmenter la fréquentation touristique chez nous.»

Une chance de jaser

Marco Plourde, du Motel-camping Colibri et du Colibri sur Mer de Caraquet, a trouvé cette rencontre constructive. Les intervenants ont pu débattre avant la mise en place de cette taxe, chose que d’autres régions n’ont pas pu faire, a-t-il fait remarquer.

«Nous avons cette chance de jaser ensemble, en tant qu’opérateurs, et de vérifier ce qui sera bon pour la région. On peut construire quelque chose de productif qui va attirer les gens. Est-ce que cette taxe est bonne? On n’a pas le choix d’investir si on veut un retour. Ça prend quelque chose pour commencer», a-t-il stipulé.

Martin Albert, directeur général des Villégiatures Deux rivières de Tracadie, trouve dommage qu’on ne réussisse pas à s’entendre devant le potentiel de cette taxe pour la région. Il croit que c’est une belle occasion d’aller chercher des sommes affectées à la promotion de la Péninsule acadienne.

«Ce sera bénéfique pour tout le monde, est-il d’avis. La structure n’est pas encore définie et ça peut inspirer certaines craintes. Il faut faire confiance à l’OTPA et à sa vision péninsulaire. Si on ne le fait pas, nous serons en retard par rapport aux autres régions. C’est la réalité. Si nous n’embarquons pas, nous serons 200 000$ en retard en promotion et en marketing.»

Patrick Gauvin, de Cielo Glamping de Shippagan, était aussi satisfait de la réunion. Il estime que cette taxe sera bénéfique à long terme et va amener un plus grand engagement des intervenants de l’industrie.

«Si on travaille ensemble et qu’on établit de meilleures stratégies de marketing avec ce fonds, nous allons rentrer dans notre argent parce que cela va amener plus de touristes, donc plus de revenus», calcule-t-il.

Le directeur de l’OTPA, Yannick Mainville, a promis une autre rencontre dans deux semaines.

«Il faut informer et prendre le temps de le faire, que ce soit auprès des entrepreneurs, des municipalités et de la population. On avait eu échos que certains étaient plus réticents, mais je crois qu’on va réussir, grâce à une discussion ouverte», a-t-il analysé.

Une situation complexe et un avenir inquiétant

La situation unique de la Péninsule acadienne ajoute à la complexité d’implanter une taxe sur l’hébergement de 3,5%.

Il faut d’abord l’appui procédural de 14 municipalités. Il faut aussi composer avec des négociations à la pièce pour les entreprises situées dans les DSL (20 sur 54). Les 200 000$ amassés semblent bien peu comparativement au million de dollars que la Gaspésie possède pour attirer les touristes, ou encore les 3 millions $ que ramasse Moncton grâce au tourisme d’affaires.

Avec des retombées annuelles de 13 millions $ et après une année de plusieurs records de fréquentation en 2019, l’Office du tourisme de la Péninsule acadienne voit venir les prochaines saisons avec beaucoup d’inquiétude.

La nouvelle stratégie touristique du gouvernement provincial ignore le Québec – le gros marché de la région – et l’Ontario, au profit d’un tourisme de l’Atlantique.

Avec des compressions de plus de 7 millions $, le ministère du Tourisme réduit ses contributions, ce qui force les associations régionales à se trouver vers les communautés pour aller trouver l’argent manquant.

«On est inquiet et c’est pourquoi il faut prendre les devants pour aller chercher d’autres moyens de financer notre promotion et notre marketing, souligne le directeur Yannick Mainville. Notre marché, c’est le Québec et il faut faire venir les Québécois ici. La nouvelle stratégie provinciale pourrait nous priver de beaucoup de monde. Mais il faut quand même continuer de travailler avec le gouvernement et tirer notre épingle du jeu. La taxe d’hébergement fait partie de ces solutions. Elle n’est pas parfaite, on le sait, mais il faut bien commencer quelque part.»