Reportage: une journée avec deux travailleuses paramédicales

NDLR: Bilinguisme, recrutement et rétention du personnel, temps d’intervention en milieu rural, changement de statut… Les travailleurs paramédicaux font l’actualité depuis quelques mois. L’Acadie Nouvelle a choisi de se pencher sur leur quotidien. Ambulance NB a permis au journal de passer plusieurs heures avec deux travailleuses paramédicales, durant leur quart de service, à l’intérieur de leur ambulance. Reportage. 

Les travailleuses paramédicales, Annik Bélanger et Anika LeBlanc ont commencé leur quart depuis plus d’une heure.

La veille, elles ont essayé d’empêcher un arrêt cardiaque. «Une bonne journée», a raconté la plus jeune avant leur départ, revivant l’excitation de l’intervention.

Là, les deux femmes attendent un appel au fond d’un canapé. Elles ont eu beau se rapprocher de l’action potentielle en quittant leur nouvelle station de la périphérie de Moncton pour l’ancienne base du centre-ville, la matinée est calme.

Elles aiment les pics d’adrénaline. Elles confient même être attachées à leur travail à cause d’eux.

L’adrénaline

«Aucun autre job ne pourrait te donner ces rushs-là, affirme Annik. Pour l’instant, nous sommes tranquilles, mais nous pourrions tout de suite être appelées sur un accident grave.»

Un peu plus tard, Anika nuance toutefois le propos. La jeune femme, dans la vingtaine, a un garçon de deux ans et demi. «Ça m’a changé, confesse-t-elle. Je ne suis plus une adrénaline junky. Je n’ai plus envie de me perdre dans mon job.»

Le rire des travailleuses paramédicales rythme leur veille, en contrepoint des voix émanant de leur radio. Elles témoignent néanmoins, entre deux accès d’hilarité, des difficultés en santé mentale rencontrées lors de leur travail.

«Nous sommes des comédiennes», dévoile Annik.

«On fait des jokes pas toujours drôles. Quelqu’un qui nous entendrait hors contexte croira que nous sommes folles. Mais c’est soit ça, soit les pleurs», ajoute sa coéquipière.

La santé mentale

Chaque travailleur paramédical aurait sa faiblesse. Ce sont les accidents d’enfants qui bouleversent particulièrement Anika. «C’est difficile de ne pas amener les scènes difficiles à la maison», évoque la jeune maman.

«Mon mari est habitué, poursuit sa camarade quadragénaire. Il ne me demande même plus de lui raconter ma journée.»

Elle se rappelle l’absence de ressources pour la santé mentale à ses débuts, il y a 25 ans. «La société a changé, observe-t-elle. Maintenant, c’est correct de parler de ses états d’âme.»

L’ancien travailleur paramédical et chanteur des Hôtesses d’Hilaire, Serge Brideau a brisé les tabous sur la santé mentale dans la profession qu’il a quittée en 2016.

Il a notamment raconté à l’Acadie Nouvelle que certains de ses collègues s’étaient enlevé la vie.

«Dans un sondage que nous avons effectué, plus de 85% des paramédicaux ont estimé que leur moral était au plus bas», a par ailleurs déclaré en décembre le travailleur paramédical Joel Mattatall.

«C’est correct de ne pas être correct, appuie Anika. On en parle plus grâce à des gens comme Serge Brideau, qui se sont ouverts.»

Medavie a mis en place des ressources pour les employés d’Ambulance NB.

Une ambition

Anika répète qu’elle limite dorénavant son ambition à apporter une différence positive dans la vie des gens, un peu d’amour.

«Tu réalises vite que tu ne sauves pas des vies comme dans les films, lâche-t-elle. À plusieurs reprises, tu constates que tu ne peux pas garder tout le monde en vie, même les enfants, même en faisant tout ce que tu peux. C’est ça que c’est.»

Elle demande à réfléchir avant de révéler son souvenir le plus marquant.

«Nous avons pris un thé avec une personne âgée un peu avant Noël. Nous sommes restés 45 minutes assis avec elle, évoque-t-elle. Les voisins sont venus voir si elle était correcte puis l’ont invitée à souper. Nous l’avons aidée à s’habiller. Ça a fait une différence.»

En intervention

Les quelques notes de la radio alertant d’un appel s’égrainent. Les travailleuses paramédicales, Annik Bélanger et Anika LeBlanc poussent un cri d’excitation. «On a un call», s’exclament-elles en bondissant de leur canapé. Voilà 2h30 que leur quart a commencé.

Elles se dirigent avec leur ambulance au centre-ville de Moncton à la demande de la police. Un adolescent représente un danger pour lui-même et pour les autres. Un cas psychiatrique.

Les travailleuses paramédicales n’activent pas leur sirène ni leurs gyrophares pour autant. L’urgence n’est pas assez forte.

Arrivées à destination, elles patientent dans leur véhicule. «La police doit nous dire que l’endroit est sécurisé», explique Anika.

Une fois l’autorisation reçue, les travailleuses paramédicales procèdent à une enquête sur la scène. «Nous recueillons l’histoire des témoins, de la police et du patient», détaille Anika.

À son retour à l’intérieur de l’ambulance, la jeune femme prépare la civière sur laquelle elle étend un drap et monte le chauffage.

Calme, le garçon à l’origine de l’appel s’installe lui-même sur la couchette. Annik tente de créer un échange avec lui tandis que son équipière démarre le véhicule vers l’Hôpital de Moncton.

Elle pose une série de questions à l’adolescent afin de remplir un rapport. Automutilations, tentatives de suicide… Le sujet est grave.

Annik tente pourtant de détendre l’atmosphère grâce à l’humour, à la connivence et à des questions légères. Les réponses qu’elle reçoit restent néanmoins laconiques.

Arrivée à l’hôpital, elle remet son rapport à l’infirmière en chef, puis à celle qui prendra en charge l’adolescent.

Mission accomplie, loin des clichés sur la profession de travailleur paramédical. «Il faut qu’on porte plusieurs chapeaux, remarque Annik. Parfois, c’est celui de psychologue.»

L’orgueil des travailleurs paramédicaux

Les policiers ont leurs personnages de fiction célèbres. Le duo d’inspecteurs blond et brun Starsky et Hutch, par exemple. Et les travailleurs paramédicaux?

Ceux du Grand Moncton ont deux consœurs bien réelles, mais inconnues du grand public, en Annik Bélanger et Anika LeBlanc.

Les deux femmes ont pourtant aussi sillonné ensemble les rues d’une ville d’Amérique du Nord au volant d’un véhicule coloré, leur ambulance.

Elles ont également accompli leur mission dans de grands éclats de rire, en se lançant des blagues graveleuses.

Comme dans un téléroman, il leur est enfin arrivé de contribuer à sauver des vies.

Elles n’ont en outre rien à envier aux héros masculins. «Regarde comme c’est pesant», sourit Annik en sortant à bout de bras de son ambulance une civière de 125 livres (non occupée), un moniteur cardiaque de 27 livres et un sac de médicaments. «Je soulève des poids au gym», précise-t-elle.

Métier mal connu

«Il y a des shows de policiers, des shows de pompiers, mais pas de shows de paramedics, regrette-t-elle, en se désolant de l’ignorance du grand public à propos de son métier. On nous insulte souvent en nous disant que nous sommes seulement des ambulancières.»

Voilà pourquoi les deux femmes attendent avec impatience le changement de statut de leur profession. Elles et leurs confrères seront considérés comme des professionnels des sciences médicales à partir d’avril, au même titre que les thérapeutes respiratoires et les technologues de laboratoire.

«Depuis que la nouvelle est connue, des gens m’ont approchée pour me féliciter, se réjouit Annik. Je me sens plus fière. Ça m’a donné un boost.»

«Ça va nous permettre d’explorer d’autres possibilités professionnelles», croit par ailleurs Anika.

Plus que des taxis

La jeune femme tient à faire savoir que les travailleurs paramédicaux sont davantage que des conducteurs de taxi à destination des hôpitaux. Interventions pour guérir des douleurs d’origine cardiaque, des réactions allergiques, des difficultés respiratoires…

«Les soins commencent dans l’ambulance, revendique-t-elle. Les médecins ne pourraient pas sauver les gens sans nous, ni si le public omettait de nous prévenir.»

Annick et Anika ne conduisent certes pas leurs patients dans une Ford Gran Torino. Mais vu la façon dont elles entretiennent leur ambulance, c’est tout comme. À quand le téléroman?