Ces immigrants amoureux du français

Le français n’est pas parlé dans leur pays d’origine, ils redoublent pourtant d’efforts pour apprendre la langue après leur installation au Nouveau-Brunswick. L’Acadie Nouvelle dresse aujourd’hui le portrait de six nouveaux arrivants aux parcours de francisation singuliers et inspirants.

Luís Gustavo Brito Dias – Brésil

Luís Gustavo Brito Dias a soif de découvrir davantage la culture acadienne. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Luís Gustavo Brito Dias vit aujourd’hui loin des tracas de São Paulo, la mégalopole brésilienne de 12 millions d’habitants. Depuis son atterrissage à Dieppe en juillet 2019, ce jeune trentenaire a retrouvé «la même chaleur humaine, la même ouverture» que dans son pays natal, mais profite d’un rythme de vie plus tranquille.

Six mois avant de s’expatrier au Canada, il s’est mis en tête d’apprendre le français en très peu de temps. Après avoir appris l’anglais, l’espagnol en plus de sa langue maternelle, le portugais, il lui fallait un nouveau défi à surmonter.

«Tous les soirs, je faisais une page d’exercice dans un livre de grammaire, je regardais beaucoup de vidéo sur YouTube pour enrichir mon vocabulaire. J’ai aussi été aidé par une Québécoise de passage au Brésil», raconte Luís, qui compense sa maîtrise balbutiante de la langue par une énergie débordante.

Le jour, le jeune homme poursuit ses études en ressources humaines au NBCC de Moncton. Pendant son temps libre, il ne manque aucune occasion de continuer son apprentissage linguistique intensif.

«J’essaie de parler français avec les personnes que je rencontre, quand je magasine à la Place Champlain ou que je commande au Tim Hortons. Si j’apprends un mot par jour, c’est une victoire! Tous les matins, j’écoute Radio-Canada ou des balados en français et plusieurs fois par semaine, j’écris tout ce que j’ai entendu dans un journal pour essayer de graver les mots dans ma tête.»

Sa participation assidue aux cercles de conversation du CAFI et de la bibliothèque de Moncton a également contribué à ses progrès fulgurants qui lui ont permis de nouer de bons contacts avec ses voisins dieppois comme avec les étudiants venus de Guinée et du Congo.

«Je pense qu’apprendre la langue, c’est la meilleure manière de s’intégrer, de s’immiscer dans la culture acadienne, d’en savoir plus sur ce qui se passe ici. C’est aussi une question de respect pour le peuple acadien», lance-t-il.

«Le français est vraiment magnifique, je trouve que c’est la plus belle des langues… après le portugais bien sûr!»

Judit Kókai – Hongrie

Judit Kókai fait son nid dans le système de santé néo-brunswickois. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Judit Kókai parlait couramment anglais mais ne maîtrisait que certaines formules de politesse en français au moment de s’établir au Nouveau-Brunswick, il y a deux ans et demi. Elle peut désormais converser avec ses patients dans les deux langues sans trop de difficultés.

Après avoir obtenu son diplôme de médecine en Hongrie, elle a quitté son pays natal pour se rapprocher de son mari, jeune médecin au sein du réseau de santé Vitalité.

Avant de décrocher un permis de travail, puis un poste de coordonnatrice de recherche dans la clinique d’oncologie de l’Hôpital de Moncton, la professionnelle de la santé a dû commencer par plusieurs mois de bénévolat à l’établissement.

«C’était un compromis parfait d’habiter une place bilingue, lui peut travailler en français et moi en anglais. J’ai trouvé l’environnement très amical, tout le monde était curieux de savoir d’où je venais, quel était mon parcours.»

Judit s’est initiée à la langue de la minorité grâce aux cours de français offerts par l’Alliance française. Trois heures par semaine ont suffi à lui faire atteindre un niveau de français intermédiaire en un éclair.

«Ma motivation est autant professionnelle que personnelle, explique-t-elle. Mon mari est francophone, c’est bon de pouvoir comprendre la famille et les amis. J’écoute la radio avec lui, on regarde certaines séries, la comédie surtout en français. C’est formidable, je ne comprends pas la moitié des blagues mais je passe toujours un très bon moment!»

Actuellement, elle se prépare avec acharnement au passage de l’examen d’aptitude du Conseil médical du Canada, qui lui permettra de faire reconnaître son diplôme acquis à l’étranger et peut-être de devenir médecin résident.

«La connaissance de la langue française, c’est un grand avantage ici. Je n’ai pas ressenti de pression pour l’apprendre, mais si tu le fais, c’est considéré comme un beau geste. Que ce soit ici ou à Québec difficile de trouver un emploi en santé sans parler les deux langues. Je me considère trilingue. Je ne peux pas encore en profiter complètement au travail mais ça va venir», assure-t-elle, tout sourire.

«Sans effort, on ne fait pas de progrès!»

Yaoshi You – Chine

Yaoshi You, alias Vincent Yeux, parle pas moins de cinq langues. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Yaoshi You a fait ses premiers pas dans le Grand Moncton en septembre 2019. C’est de la littérature qu’est né son appétit pour la langue de Molière. «Dans ma jeunesse, j’avais lu La Dernière Classe, une nouvelle de l’écrivain Alphonse Daudet. Il disait que le français était ‘’la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide’’», raconte ce citoyen chinois, fraîchement débarqué dans la région en compagnie de son fils aîné.

Yaoshi You s’est alors lancé dans l’apprentissage de la langue lors de son passage à l’université de Suzhou, sa ville natale. «C’était il y a 20 ans déjà, j’ai tout oublié après les études parce que je n’avais pas d’occasion de l’utiliser…»

À 44 ans, il a fait le choix de quitter son poste de directeur des finances à Shanghai pour tenter l’expatriation. Fini le stress de la vie à Suzhou et ses 10 millions d’habitants, fini les cinq heures de déplacement quotidiennes, le père de famille aspirait à un horaire moins chargé pour ses enfants et voulait profiter des libertés dont jouissent les Canadiens.

En parallèle, Yaoshi You a repris sa francisation en autodidacte en se replongeant dans les livres de grammaire. Chaque jeudi soir, il participe au cercle de conversation organisé par le CAFI. Apprendre une langue étrangère ne lui fait pas peur, en plus du mandarin Yaoshi maîtrise aussi l’anglais, l’allemand, le suédois et le français!

Pour faciliter son intégration, le ressortissant chinois a même choisi d’adopter un nouveau nom tiré de ces leçons: Vincent Yeux. «Pour moi, parler le français c’est une chance, une opportunité. J’essaie de le parler quand je me rends à Service NB ou au supermarché, souligne-t-il. Être bilingue va m’aider à trouver un travail.»

Yaoshi espère décrocher rapidement un emploi dans son domaine. S’il réussit, sa femme et son plus jeune fils viendront le rejoindre dans son pays d’adoption.

Arsenii Prozorov – Ukraine

La maîtrise du français a permis à Arsenii Prozorov de faire de belles rencontres. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Arsenii Prozorov s’est lui aussi décidé à apprendre le français avant son départ pour le Nouveau-Brunswick. Le jeune de 23 ans a quitté l’Ukraine il y a deux ans et demi pour suivre le programme de gestion des ressources humaines du New Brunswick Community College, à Moncton.

Si sa destination était principalement motivée par les études, le fait que le Nouveau-Brunswick soit une province bilingue a penché dans la balance.

«Je préfère le français à l’anglais. Je trouve la culture acadienne intéressante, plus européenne, explique-t-il. J’ai appris les bases de la grammaire française avec l’aide d’une tutrice et de l’application mobile Duolinguo. Je me suis dit que ça pourrait peut-être m’ouvrir certaines portes.»

Une fois passée la période stressante de l’installation, Arsenii a repris son apprentissage en fréquentant les cercles de conversation du CAFI et de la Bibliothèque de Moncton trois fois par semaine. L’occasion pour lui de se familiariser avec la culture canadienne, et de nouer de belles complicités avec d’autres nouveaux arrivants qui cherchent comme lui à apprendre le français.

«Il n’y a pas beaucoup de Canadiens qui viennent régulièrement, je trouve ça bizarre dans une province bilingue», constate-t-il.

«Au début, je ne comprenais de 20%-30% de la discussion, seulement certains mots, certaines bribes… Mais j’ai persévéré! Après deux, trois mois je comprenais presque tout ce qui se disait!»

Passionné de théâtre, il peut désormais assister avec grand plaisir aux représentations de théâtre francophone. L’étudiant est désormais tellement à l’aise qu’il suit des cours de biologie à temps partiel à l’Université de Moncton.

«Je vis une belle expérience ici, je ne regrette pas mon choix, confie Arsenii. J’aime qu’il y ait deux cultures qui se côtoient ici. Je trouve ça fascinant!»

Teresa Guerrero – Mexique

Teresa Guerrero gagne chaque jour en assurance. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

L’écrasante majorité des étudiants internationaux du CCNB de Dieppe proviennent d’Europe ou d’Afrique francophone. Teresa Guerrero, elle, a grandi à Xalapa au Mexique.

Son cours de français à l’école secondaire lui a donné la piqûre pour la langue de Molière. Depuis, l’envie de partir vivre dans un pays francophone a grandi en elle.

«Il y a deux quand j’ai décidé de quitter le Mexique, j’ai fait le choix d’apprendre la langue plus sérieusement. Je me sentais plus proche, plus confortable avec le français qu’avec l’anglais. C’est pour cela que j’ai choisi le Nouveau-Brunswick», raconte la jeune femme.

Après quelques mois passés à suivre un cours de langue privé, elle a déposé ses valises à Dieppe en août 2018 pour commencer des études de marketing dans la langue de la minorité.

«C’était un gros défi, confie Teresa. Je n’avais jamais eu les meilleures notes et je manque de pratique parce que j’écoute plus que je ne parle. J’ai tout le temps peur de m’exprimer, de ne pas trouver les bons mots…»

Lors des premiers mois, les cercles de conversation hebdomadaires l’ont aidée à en apprendre davantage sur la culture locale mais surtout à surmonter sa timidité et à prendre davantage la parole.

La lecture régulière des nouvelles des médias francophones et le soutien d’une étudiante tutrice lui ont aussi permis de se perfectionner. L’étudiante est bien déterminée à poursuivre ses progrès avant de faire le saut sur le marché du travail.

«Je recherche un stage dans une entreprise francophone, j’aimerais rester à Moncton, assure-t-elle. «C’est une communauté avec laquelle je partage des valeurs comme la tolérance, le respect de chacun. J’admire la fierté des francophones à l’égard de leur langue, je trouve que ça a de la valeur et je veux faire partie de ça.»

Matsui Takehiro – Japon

Matsui Takehiro est déjà un vétéran des cercles de conversation en français. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

D’aussi loin qu’il se souvienne, Matsui a toujours été imprégné par la culture française, sa chanson, son cinéma. C’est à Osaka, deuxième ville du Japon, qu’il s’est initié à la langue.

En 2014, ce comptable fraîchement cinquantenaire a fui le rythme effréné imposé dans son pays natal pour tenter l’aventure canadienne. «Au Japon je travaillais 14 heures par jour, on était forcé de faire énormément d’heures supplémentaires», se souvient Matsui. «La langue française m’attirait depuis longtemps. Je désirais habiter quelque part où l’on parle le français.»

L’expatrié a alors complété une année d’étude en sociologie à l’Université de Moncton.

«Ç’a été formidable de me retrouver dans un environnement entièrement francophone. J’avais appris les bases du français au Japon, l’écriture, la lecture, mais je n’avais pas eu l’occasion de le parler.»

C’est en se lançant dans le grand bain qu’il se confronte aux normes de communications occidentales. «Au Japon la politesse est très importante, ici il suffit de se montrer amical», s’amuse-t-il.

Lui aussi est habitué des cercles de conversations où il retrouve chaque semaine un groupe cosmopolite d’immigrants et d’anglophones. «Au début, j’étais très timide, je n’osais pas parler aux étrangers, raconte-t-il. Ça m’a aidé à gagner en confiance. Après deux ans, j’ai fait des progrès immenses! Ma motivation a changé, aujourd’hui je participe surtout pour me socialiser.»

Malgré la pratique, le chiac lui donne encore du fil à retordre. «Au bureau, tout le monde parle français, mais c’est parfois difficile pour moi de les comprendre.»

Cela lui suffit à maintenir en vie son désir d’élargir toujours plus son vocabulaire et ses horizons, une discussion à la fois.