Susan Crouse, docteure des marginalisés

Susan Crouse est médecin et assure ne pas être une héroïne. Elle a pourtant fondé la seule clinique du Grand Moncton qui s’adresse aux itinérants, aux libérés conditionnels ainsi qu’aux personnes souffrant de dépendance aux drogues et de problèmes de santé mentale.

«Sans moi, quelqu’un d’autre l’aurait peut-être fait, dit-elle dans un rire gêné. Je l’ai juste fait parce qu’il fallait que ça le soit.»

Mme Crouse a pris conscience du besoin d’accès aux soins des itinérants lorsqu’elle a offert ses services de médecin de famille au refuge Harvest House. Elle y a donné des consultations en tant que bénévole avec une infirmière étudiante, quelques heures par semaine, entre 2005 et 2007.

Patients inadaptés au système

«Ces personnes ne connaissent pas les listes d’attente pour les médecins de famille, n’ont pas de téléphone et peuvent se faire exclure d’un cabinet parce qu’ils se montrent difficiles, explique-t-elle. Ils manquent beaucoup de rendez-vous.»

Elle a créé la clinique Salvus en 2007 et s’est formée elle-même, petit à petit, à sa clientèle, par ses expériences, des discussions avec d’autres professionnels, des livres et des conférences.

«Les médecins voient seulement quelqu’un qui ne vient pas au rendez-vous. Ils n’ont pas la connaissance pour comprendre les défis des itinérants, constate-t-elle. Les sans-abri n’ont pas de montre. Ils ne savent parfois pas le jour qu’il est et sont vraiment inquiets au quotidien à propos de l’endroit où ils dormiront et de ce qu’ils mangeront. Leur maladie n’est pas leur priorité.»

L’équipe de sa clinique fonctionne maintenant avec un emploi du temps flexible et fait venir les spécialistes à elle plutôt que de leur envoyer ses patients. L’un de ses employés essaye d’accompagner les malades qui doivent tout de même se déplacer pour une consultation particulière.

Même avec ces mesures, les clients de Mme Crouse manquent néanmoins parfois des rendez-vous. «Ça peut-être frustrant, reconnaît-elle. Nous accompagnons nos prescriptions d’une note demandant aux docteurs de nous appeler pour que nous aidions nos patients à se rendre chez eux. Ils joignent cependant parfois le malade directement, qui manque son rendez-vous puis se voit interdire d’en prendre un nouveau…»

La santé, mais pas seulement

En même temps qu’elle a appris à connaître sa clientèle, Mme Crouse a donc décidé de lui offrir des services en plus de la médecine, pour s’attaquer aux déterminants de sa santé (le logement, l’emploi et l’éducation par exemple).

«J’étais assez naïve en arrivant au refuge Harvest House, se rappelle-t-elle. Je ne réalisais pas à quel point le problème était complexe. Il y a la santé, mais aussi tout ce qui empêche nos patients d’avancer.»

Mme Crouse continue d’offrir des soins, épaulée de deux infirmières. Son équipe se compose toutefois de 13 personnes au total, dont certains s’occupent de programmes de logements, de soutien par les paires, etc.

«Elle a une démarche très complète, se réjouit le psychiatre-chef du centre correctionnel Shepody, Louis Thériault. Ça vaut la peine de saluer le beau travail qu’elle fait.»

Il indique que Mme Crouse a accepté quelques patients issus du système conditionnel. «Elle est capable de garder une attitude thérapeutique avec eux et de ne pas les juger, témoigne le psychiatre. C’est difficile de trouver des médecins pour traiter ces personnes marginalisées. Mme Crouse une ressource importante à Moncton.»

Peut-être surtout dans la période actuelle, où la docteure est en première ligne face à l’augmentation du nombre d’itinérants dans la métropole.