Grand Tracadie: du rêve à la dure réalité

Les estimations du projet de regroupement du Grand Tracadie, Ensemble vers l’avenir, ne correspondent pas à la réalité. Une étude des projections allant de 2018 à 2020 en comparaison avec les budgets de la Municipalité régionale de Tracadie pour la même période montre plusieurs écarts importants.

Un document de Carey consultant publié en octobre 2013, à moins de deux mois du plébiscite, indique que les évaluations de dépenses de la nouvelle municipalité comprenant Tracadie-Sheila et 16 DSL environnants ne correspondent pas toujours à ce que la MRT a vécu.

Estimation: D’abord, parlons de la taxe foncière. Ensemble vers l’avenir prévoyait un gel à 1,39$ par 100$ d’évaluation de 2015 à 2024 pour les deux quartiers de l’ancienne ville ainsi qu’une hausse moyenne de 1,9 cent pour atteindre 1,18$ par 100$ d’évaluation dans les six quartiers ruraux pour la même période, l’objectif étant d’obtenir une différence de taux de 15%.

Réalité: en 2019, la MRT a voté un bond de 11 cents pour porter le taux à 1,50$ dans les deux quartiers urbains et de 14 à 18 cents dans les autres quartiers, pour l’amener à 0,90$. La différence de 60 cents équivaut à un écart de 40%.

Estimation: Ensemble vers l’avenir avait calculé une subvention annuelle de péréquation et de financement communautaire accordée à la municipalité de 955 000$ durant les 10 premières années de l’entente.

Réalité: en 2018 et 2019, la MRT a reçu 883 000$ et prévoit la même somme en 2020. En seulement trois ans, on parle d’un manque à gagner de plus de 210 000$.

Estimation: Le rapport de Carey consultant espérait une assiette fiscale de 1,02 milliard $ en 2018, 1,07 milliard $ en 2019 et 1,12 milliard $ en 2020.

Réalité: la MRT a vu Fredericton lui accorder une assiette fiscale de 1 milliard $, 1,036 milliard $ et 1,069 milliard $ pour ces trois années. On parle ici d’une différence totale de près de 110 millions $.

Le gel de l’évaluation foncière décrété par Fredericton en 2018 aurait fait perdre 300 000$ à la MRT. Juste pour cette année, cette différence priverait la MRT d’une contribution foncière de plus de 260 000$.

Estimation: Un mot sur la question des routes. Selon Ensemble vers l’avenir, le ministère des Transports et de l’Infrastructure continuerait à assurer l’entretien en été et en hiver de toutes les routes des anciens DSL aussi longtemps que la municipalité régionale le trouvera bénéfique et préférable. Le ministère assurerait également la réparation des routes qui ne sont pas en bonne condition dans un délai de huit ans.

Réalité: la MRT a refusé la responsabilité des routes en 2019 en échange d’une contribution de 4,6 millions $ de la province. Selon les calculs de la nouvelle municipalité, il faudrait 25 millions $. Les négociations se poursuivent, mais pourraient achopper si jamais Fredericton ne bonifie pas généreusement son offre.

La MRT voudrait obtenir une plus grosse part de la taxation pour ces routes ou que le ministère garde l’entière responsabilité de ces routes.

Les dépenses en détail

Le groupe Ensemble vers l’avenir a mené le projet visant à regrouper la ville de Tracadie-Sheila et 16 districts de services locaux environnants. – Archives

Voyons maintenant la colonne des dépenses de la nouvelle entité municipale, la première à se définir en tant que municipalité régionale dans la province.

Ensemble vers l’avenir a proposé aux citoyens du Grand Tracadie des dépenses de 12,9 M$, 13,4 M$ et 13,9 M$ pour les trois années couvertes par notre analyse et prévoyait des surplus respectifs de près de 139 600$, 340 400$ et 562 700$.

La MRT a adopté des budgets en fonds généraux de 12,5 M$ il y a deux ans, 14 M$ l’année dernière et 14,24 M$ cette année, sans aucun surplus. Juste pour 2020, la MRT a été forcée de dénicher 620 000$ à couper dans ses différents départements afin d’obtenir un budget équilibré. Cette somme a été réduite de moitié dans un premier exercice de compressions et les élus prendront l’année en cours pour aller gratter l’autre moitié.

En détail, l’administration générale a grugé 1,54 M$ en 2018, 2,17 M$ en 2019 et une prévision de 2,5 M$ en 2020. Le rapport Carey a calculé bien en dessous de ces sommes, avec des suppositions de 1,41 M$, 1,46 M$ et 1,52 M$. Il manque donc 1,82 million $ durant cette période, dont 980 000$ uniquement cette année.

Cela s’expliquerait par la mise en place de nouvelles normes comptables en 2018. Ainsi, les dépenses reliées aux salaires des employés de la ville sont rassemblées dans cette catégorie. Auparavant, elles étaient inscrites dans chacun des départements.

La protection (police et incendie) faisait mention de dépenses prévues de 2,23 M$, 2,32 M$ et 2,34 M$ alors que cela a plutôt donné 2,11 M$, 2,39 M$ et 2,46 M$. La différence s’explique par les coûts du service des incendies, à 1,11 M$ en 2020 contre une estimation de 861 000$.

La MRT a récemment continué jusqu’au 31 mars un projet pilote d’une brigade avec six pompiers à temps plein. Il avait d’abord obtenu un essai de six mois, avant que les élus ajoutent un délai d’une année en janvier 2019.

En transport, Ensemble vers l’avenir a vu assez juste, avec des prévisions allant de 3,2 à 3,5 millions $. Seule 2019 a créé un écart, avec une dépense réelle de 3,72 M$ (300 000$ de plus).

En hygiène, la vision des partisans du regroupement parlait de frais de 1,2 M$ en moyenne. La MRT a réussi à économiser quelques milliers de dollars, avec une moyenne de 960 000$ sur les trois années scrutées.

Cependant, les dépenses en urbanisme ont été nettement sous-estimées par EVA (moyenne de 570 000$), alors que la facture a plutôt été tout près de 900 000$ en moyenne.

Les chiffres concernant les loisirs sont sensiblement semblables, à tout près de 1,7 M$ en moyenne. Cependant, la MRT a dû investir moins que prévu au culturel, dont seulement 230 000$ en 2020, 136 000$ de moins que les avancées du rapport de 2013.

Les services financiers prévus par le regroupement calculaient une moyenne de près de 1,5 million $, mais la réalité a été de 1,66 M$ en 2018, 2,06 M$ en 2019 et 1,93 M$ en 2020, en l’occurrence au-delà de 1 million $ de plus au total.

Ensemble vers l’avenir avait également évalué les dépenses pour différents projets (de 246 000$ en 2018 à 435 000$ en 2020) et pour le développement économique (moyenne de 570 000$). Dans le premier item, la MRT dépense moins que prévu, dont seulement 375 000$ en 2020. En développement économique, aucune somme n’a été inscrite au budget de 2019 et un montant de 120 000$ est prévu pour cette année.

«Un tour de force» – Denis Losier

Le maire de la Municipalité régionale de Tracadie, Denis Losier. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

Nous avons voulu connaître les raisons de ces écarts entre les estimations d’Ensemble vers l’avenir et la réalité des budgets de la Municipalité régionale de Tracadie. Le président du comité du regroupement, Gaétan Lanteigne, n’a pas voulu commenter afin de ne pas alimenter davantage la polémique au sein de la communauté.

Le maire Denis Losier et son conseil municipal pataugent dans ces chiffres depuis 2016, en tentant de garder la tête en dehors de l’eau le plus possible.

«Ensemble vers l’avenir a basé ses chiffres sur la situation de 2013, en tenant compte du développement économique et l’évolution de l’assiette fiscale. Mais l’augmentation de cette assiette n’a pas été aussi importante qu’espérée et ç’a été le cas pour tout le monde. On a eu droit à une hausse de près de 34 millions $ pour 2020 et on s’est bien démarqué malgré la réalité économique», a-t-il estimé.

La situation financière du Nouveau-Brunswick étant précaire, ça se reflète directement sur la situation des municipalités, poursuit-il. Ce manque d’argent a fait en sorte que la MRT a été forcée de faire des choix qui allaient à l’encontre des prévisions d’Ensemble vers l’avenir, ajoute-t-il.

«Cet optimisme a probablement été basé sur ce qui s’était passé les années précédentes en pendant que ça allait continuer à augmenter. C’était optimiste, mais pas réaliste. Mais qui peut se vanter d’avoir la bonne boule de cristal? Sans ces augmentations souhaitées, il aurait été impossible de se lancer dans tout ce qui a été promis dans le regroupement. Et comme ces estimations n’ont pas été respectées, il nous faut maintenant décider où nous devons couper», continue l’élu, en donnant comme exemple la hausse imprévue dans le service des incendies de la nouvelle entité municipale.

Le maire Losier croit toujours aux regroupements municipaux. Il comprend aussi que ce qui se déroule dans la Municipalité régionale de Tracadie est un peu un essai-erreur qui peut servir à ne pas répéter les mêmes consignes si jamais d’autres communautés veulent travailler ensemble.

«Ça prend un questionnement, mais il ne faut pas dénigrer le travail d’Ensemble vers l’avenir, prétend Denis Losier. La plus grosse erreur aura été de mal évaluer toute la question financière. Nous ne recevons pas en taxes ce que nous devrions recevoir. Saint-Jean a une superficie de 300 km carrés et nous, plus de 500 km carrés. Pourquoi n’obtenons-nous pas une somme équitable en péréquation? Comment pouvons-nous arriver avec un budget de 14 millions $? Les prévisions étaient optimistes, la réalité économique n’a pas fait grimper l’assiette fiscale comme cela était envisagé, il n’aurait pas fallu se lancer dans les dépenses comme nous l’avons fait, il aurait peut-être fallu monter les taxes plus tôt… Ce que nous faisons actuellement est un tour de force!»

«Il nous faut apprendre des leçons de Tracadie» – Frédérick Dion, DG de l’AFMNB

Frédérick Dion – Archives

Frédérick Dion vient à peine de retrouver son siège de directeur général de l’Association francophone des municipalités du N.-B. que les demandes médiatiques affluent à son bureau.

Malgré sa période «à l’écart» du monde municipal, il a suivi de très près l’évolution de la situation à la Municipalité régionale de Tracadie, qui est devenue en quelque sorte un cobaye, étant donné qu’elle devenait la première municipalité régionale de la province en décembre 2013.

Le DG n’est pas tenté de lancer la pierre à quiconque dans ce dossier. Il n’en a pas envie, parce que personne ne mérite d’être lapidé dans cette histoire.

«Les prévisions étaient faites avec les meilleures intentions, mais ça demeurait des prévisions. De toute façon, faire des prévisions sur 10 ans, c’est trop, c’est irréaliste. Personne ne possède une boule de cristal. Les paramètres changent et ça modifie bien des choses, comme une hausse imprévue des coûts de services, par exemple. Il ne faut pas oublier qu’un conseil municipal est également souverain. Personne ne peut adopter un budget pour les 10 prochaines années et lier ainsi les mains des futurs conseils municipaux», expose M. Dion.

Le porte-parole concède néanmoins que la problématique du transfert de la responsabilité des routes est encore loin d’être réglée. Ce seul item peut suffire à faire reculer certaines communautés intéressées à un regroupement, prédit-il.

«C’est un enjeu majeur et on le voit à Tracadie. Il faudra définir clairement et prévoir les normes de transfert, tout en minimisant les contraintes financières. Oui, ça peut faire peur à d’éventuels regroupements. Car tant que la question du transfert des routes ne sera pas réglée avec la province, personne ne voudra s’embarquer parce que les incidences financières sont encore inconnues», fait observer le DG de l’AFMNB.

La Municipalité régionale de Tracadie a été, grosso modo, un cobaye, créé par des personnes bien intentionnées, mais aux paramètres mal définis, poursuit M. Dion. Tout le monde impliqué a sa part de responsabilités, juge-t-il.

«Il nous faut apprendre des leçons de Tracadie», transmet-il.