Dossier: Demain, serons-nous tous végans? 

«Pour moi, le futur sera 100% vegan»

Lise Doucet milite depuis longtemps pour le droit fondamental des animaux à vivre sans être exploités. Ses convictions l’ont poussée à exclure tous les produits d’origine animale de son quotidien.

Nous rencontrons la citoyenne de Dieppe autour d’un repas végétalien. Une foule de documents sont éparpillés sur la table. Lise Doucet a préparé ses chiffres: selon le groupe de réflexion environnemental Climate Focus, l’élevage des bovins, de porcs et de poulets est responsable chaque année de la destruction de 2,8 millions d’hectares de forêt et d’après l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, il contribue à 14,5% des émissions de gaz à effet de serre.

«Être végan, ce n’est pas seulement un régime, c’est une question d’éthique», insiste-t-elle. «Je refuse toute exploitation animale pour m’alimenter, mais je refuse aussi de payer pour du linge en cuir ou en fourrure, des produits de beauté qui ont été testés sur les animaux, ou des divertissements comme les zoos, les aquariums, les cirques, les courses de chevaux, le rodéo.»

Lise Doucet est convaincue que le véganisme trouvera bientôt un écho auprès d’une grande partie de la population. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Ce déclic a eu lieu il y a 16 ans. Auparavant, Lise Doucet avait pratiqué le végétarisme pendant 17 ans. Dans un monde de carnivores, son message est longtemps resté inaudible. Le mouvement végan a désormais pris de l’ampleur, et la gastronomie végétalienne est plus diversifiée que jamais.

«Pour être végan, il fallait être pas mal créatif et beaucoup cuisiner à la maison. Astheure, nous sommes gâtés de pouvoir trouver un tas de produits préparés à l’épicerie et des options véganes dans n’importe quel restaurant. Les textures et les goûts se sont grandement améliorés! C’est un confort, mais je continue de privilégier des aliments frais et entiers.»

Elle observe que les perceptions sur le véganisme ont évolué alors que de plus en plus de célébrités plébiscitent ce mode de vie: les chanteuses Miley Cyrus, Ariana Grande et Beyoncé de même que plusieurs icônes hollywoodiennes comme Brad Pitt, Joaquin Phoenix ou James Cameron ont exprimé publiquement leur refus de consommer des produits d’origine animale.

«Avant, on associait les personnes véganes à des hippies. Aujourd’hui, on réalise que ce sont toutes sortes d’individus qui ont choisi de dire non à la cruauté envers les animaux», estime Lise Doucet.

Les exemples d’athlètes de haut niveau ayant adopté un régime végétalien comme le footballeur Tom Brady, la joueuse de tennis Venus Williams ou l’homme fort Patrik Baboumian ont démontré que la consommation de viande n’est pas indispensable à la performance ou à une vie en bonne santé, ajoute-t-elle.

À ces yeux, toute forme d’exploitation des animaux implique de la cruauté.

«On n’a pas besoin de viande pour vivre. Ce ne sont que des habitudes, des traditions. On mange comme le faisaient nos parents sans réfléchir aux conséquences», plaide Mme Doucet.

«Pour moi, le futur sera 100% végan. On voit que ça commence à faire effet boule de neige. Les jeunes veulent s’assurer un avenir et prennent conscience de la nécessité de réduire leur empreinte carbonique.»

Cofondatrice de l’association Vegan Education Group NB, elle dénonce la «torture» de milliards d’êtres doués de sensibilité, élevés et tués dans des conditions «cruelles».

Cette affiche installée sur la rue Main de Moncton en juin 2019 a fait parler d’elle et a provoqué la colère de plusieurs producteurs laitiers de la province. – Gracieuseté

Son groupe s’est fait connaître grâce à une campagne d’affichage à Moncton en octobre 2018. Sur fond rose fuschia se trouvaient le visage d’un chien et celui d’un cochon avec le slogan: Why love one but eat the other?

L’organisme végan, qui prévoit revenir à la charge au printemps avec une nouvelle campagne, souhaitait lancer la discussion sur le spécisme. Le terme se définit comme une attitude biaisée contre un être en raison de l’espèce à laquelle il appartient.

«Pourquoi aimer l’un…mais manger l’autre?», cette affiche pro-végane a été installée au centre-ville de Moncton en octobre 2018. Le groupe voulait ouvrir la discussion au sujet du spécisme, l’idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces. – Archives

«Le chien et le cochon ont la même intelligence, la même capacité de s’attacher, d’éprouver de la souffrance. Pourquoi aimer l’un et tuer l’autre sans même y penser?», questionne Lise Doucet.

«Quand tu mets tous les animaux sur un pied d’égalité, tu ne vois plus les choses de la même façon. Lorsque je passe devant le département des viandes à l’épicerie, c’est comme si je marchais dans un cimetière.»

La cuisine végétalienne fait recette

Le véganisme est-il un effet de mode ou un véritable mouvement social? Malgré un engouement naissant pour ce mode de consommation, les plats exempts de produits animaux s’invitent de plus en plus sur les tablettes des épiceries et les menus des restaurants.

Depuis quelques mois, les gâteaux au fromage sans produit laitier, les escalopes panées sans poulet, les tranches de bacon végé, les simili-saucisses et autres burgers à base de plantes attirent l’oeil des clients de la Coopérative de Dieppe.

Quelques produits végétaliens disponibles dans les épiceries néo-brunswickoises. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Dans la plupart des épiceries, la section végé s’est étoffée au cours des derniers mois. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Dans la plupart des épiceries, la section végé s’est étoffée au cours des derniers mois. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

«Nous n’avions que quelques produits végé. Nous avons maintenant tout un comptoir, commente Patrick Brideau, responsable de la section fruits et légumes. On fait de grosses ventes et pas de pertes avec ça!»

Raymond Melanson, directeur général de la Coopérative de Dieppe, confirme l’appétit des consommateurs pour cette gamme de produits.

«C’est effectivement une tendance. L’offre s’est améliorée et les clients achètent davantage.»

Autre constat, les ventes au département des viandes ont progressé à un rythme beaucoup plus faible que celles du reste du magasin.

«On voit un certain changement de comportement de la part des consommateurs», observe M. Melanson.

Raymond Melanson, directeur général de la Coopérative de Dieppe, constate le succès grandissant des produits végétaliens. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Hossein Barar, propriétaire de l’épicerie de quartier Dolma Food à Moncton, constate un intérêt accru pour la cuisine végane. Cela fait plus d’un an que son équipe s’est adaptée et prépare des plats prêts-à-manger faits maison ne contenant aucun produit d’origine animale.

«Nous proposons des tartes véganes, des donairs végans, des sushis végans, mentionne l’entrepreneur. On convertit aussi nos recettes de porc effiloché ou de poulet tandoori pour cette clientèle. La demande progresse.»

Dans la cuisine du Dolma Food, on fait la part belle aux plats préparés végans. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Place aux burgers sans viande

Les acteurs de la restauration rapide eux aussi emboîtent le pas en ouvrant la porte à davantage d’options végétaliennes. La popularité de Beyond Meat, dont la galette est faite entre autres de pois, de haricots, de riz, et d’extraits de pommes a explosé depuis son apparition sur le menu du A&W, à l’été 2018. La chaîne a rapidement a subi une rupture de stock.

L’initiative a été imitée par McDonald’s qui a testé son premier burger végétalien dans 28 restaurants du sud-ouest de l’Ontario cet automne. Harvey’s a pour sa part annoncé le 3 septembre l’ajout d’une galette végétale de marque Lightlife à son offre, tandis que PFK a testé ses premières ailes de poulet à base de plantes dans un restaurant de Mississauga en Ontario le 27 novembre et envisage de l’étendre à tous ses points de vente canadiens dès 2020.

Signe de cet engouement, le restaurant Copper Branch de Dieppe a été pris d’assaut lors de son ouverture sur la rue Champlain en mai dernier. Il s’agit de la première enseigne entièrement végane en Atlantique, franchisée de la chaîne québécoise qui compte désormais 65 restaurants.

«C’était fou au début, il y a eu de grosses semaines, avec des lignées à la porte et des ventes plus élevées que ce que nous espérions», témoigne Carolyn Ross, copropriétaire de l’entreprise franchisée.

Le restaurant végan Copper Branch a connu un succès immédiat au centre-ville de Dieppe. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Dans sa cuisine, pas de viande, pas de pain blanc, pas de friture dans l’huile, mais des bols remplis de quinoa surmontés de légumes, de graines et de noix, de pois chiches et de tofu.

Ce menu 100% végétalien, qui fait la part belle au aliments non transformés et biologiques, attire un large public. La preuve, selon Carolyn Ross, d’une adhésion grandissante à ce type d’alimentation — que ce soit par les végétaliens convaincus pour des raisons environnementales ou d’éthique animale, ou les flexitariens qui cherchent à ajouter des aliments végétaux dans leur assiette.

«Au début, on s’attendait à servir seulement la population végétarienne et végane de la région. Finalement, on voit des personnes de tout âge, des aînés à qui le médecin a conseillé de revoir leur alimentation, mais aussi des gens qui veulent une option de repas sans viande une ou deux fois par semaine», note Carolyn Ross.

«Je pense que c’est un mouvement profond et que de plus en plus de personnes vont se tourner vers ce mode de vie.»

Un phénomène encore marginal mais en plein boom

Dans les faits, peu de gens embrassent réellement ce mode de vie. Selon une étude de l’Université Dalhousie, environ 534 000 Canadiens se disent véganes. Leur nombre aurait toutefois augmenté de 18,5% en 2019.

«Le mouvement est beaucoup plus prononcé chez les jeunes. Plus de la moitié d’entre eux sont âgés de moins de 38 ans. Ils sont encore peu nombreux mais ont malgré tout beaucoup d’incidence sur le marché», constate Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.

Sylvain Charlebois est professeur en distribution et politiques agroalimentaires à la Dalhousie University. – Gracieuseté

«Ce n’est pas une petite tendance, c’est un changement substantiel. C’est un mouvement qui concerne tout l’Occident et qui va influencer le marché au cours des prochaines années. Plus globalement, les gens réduisent leur consommation de viande, on assiste à un transfert de richesse entre la protéine animale et la protéine végétale.»

Si la tendance est particulièrement marquée en Colombie-Britannique, le véganisme ne se développe pas au même rythme en Atlantique, souligne M. Charlebois.

À ces yeux, l’industrie alimentaire a encore du chemin à faire pour contenter ces nouvelles habitudes alimentaires.

«On assiste à une première génération de produits très transformés, les entreprises vont devoir s’orienter vers des produits plus naturels.»

Pour ne pas tout mélanger…

  • Flexitarien: fait le choix de réduire sa consommation de produits d’origine animale de manière occasionnelle
  • Végétarien: exclut la viande, le poisson et les fruits de mer.
  • Pesco-végétarien: exclut la viande, mais consomme du poisson et des fruits de mer.
  • Végétalien: exclut tous les produits animaux, incluant le lait, les oeufs ou le miel
  • Végane: végétalien dont le mode de vie s’articule autour des droits des animaux. Refuse toute forme d’exploitation, tant au niveau des divertissements, des vêtements, ou des produits testés sur les animaux.

Cinq questions à une spécialiste de l’alimentation 

Carole C. Tranchant, professeure en nutrition à l’Université de Moncton, livre ces conseils aux personnes qui décident d’adopter un régime végétalien.

Quelles sont les recommandations pour éviter les carences quand on ne mange pas de viande? 

Contrairement aux protéines animales, les protéines végétales sont incomplètes. Il faut donc combiner des céréales – des aliments à base de blé, d’avoine, de maïs – avec du soja ou des légumineuses comme des lentilles ou des haricots rouges.

La cuisine sans produits d’origine animale gagne en popularité. – Archives

Le végétalisme est-il adapté aux jeunes enfants?

L’alimentation végétalienne n’est pas recommandée avant l’âge de 2 ans. Il faut absolument qu’il y ait un suivi avec un pédiatre ou un médecin de famille pour s’assurer qu’il n’y ait pas de déficience en protéines complètes et que les besoins en calcium, fer, vitamine D, zinc, oméga 3 et en vitamine B12 – qu’on ne trouve pas dans les végétaux – soient comblés. Ce sont des précautions à prendre pour éviter que la croissance ne soit perturbée et qu’il n’y ait pas de risques pour l’enfant. En cas de déficience, l’impact pour un enfant peut être beaucoup plus grave que pour un adulte parce qu’il est en pleine croissance.

Que penser des simili-viandes et autres produits de «charcuterie» végétalienne?

Personnellement, je suis végétarienne mais je n’y touche pas. Ce sont souvent des produits hyper-transformés qui n’ont rien de naturels, ils peuvent contenir beaucoup de gras, de sel, de colorants. Lorsque la liste d’ingrédients contient plus de dix mots, ça commence à faire beaucoup.

Diriez-vous que le régime végétalien est plus ou moins dispendieux que le régime omnivore?

Le lait et les viandes coûtent cher… Le végétalisme peut permettre de faire des économies si la personne achète n’importe quel pain ou n’importe quelle légumineuse. Mais souvent ceux qui choisissent ce mode d’alimentation achètent aussi beaucoup de produits frais, biologiques, locaux, dont le prix est plus élevé. À cela peut s’ajouter le coût d’une supplémentation nutritionnelle en fer, calcium, vitamine B12, zinc, oméga 3…

Est-ce que le nouveau guide alimentaire canadien contribue à modifier les habitudes de consommation, et notamment une diversification des sources de protéines?

Ça lance le message qu’on ne trouve pas uniquement les protéines dans la viande ou du muscle animal, mais aussi dans les légumineuses, les noix, les graines. Ça peut dissiper certaines croyances, mais des changements d’habitudes peuvent prendre des années. On voit maintenant que les fast-foods osent proposer des options végétariennes, parce que le public est plus réceptif. Les plus jeunes en particulier sont conscients du fait que la lutte contre les changements climatiques passe d’abord par nos choix alimentaires.