Choix de carrière: les médias pèsent lourd dans la balance

Avez vous déjà rêvé de plaider votre cause devant la Cour suprême? De sauver des vies? De découvrir l’ADN d’un suspect sur une scène de crime? Si oui, il y a peut-être une explication…

L’Acadie Nouvelle s’est entretenue avec des experts en orientation de carrière, la semaine dernière, afin de déterminer si les médias, notamment les films et les séries télévisées, influencent le choix de carrière des jeunes.

La réponse: Oui, les CSI (Crime Scene Investigation) et les Grey’s Anatomy de ce monde ont bel et bien un impact.

«L’écran montre habituellement les beaux côtés de chaque profession», a débuté Michel Ouellette, un conseiller en orientation qui possède une pratique privée à Dunlop, près de Bathurst.

«Les jeunes ont alors tendance à les idéaliser.»

M. Ouellette souligne que cette idéalisation peut être problématique puisqu’elle peut amener les jeunes à éprouver des déceptions.

«Ils voient de belles avocates tout bien habillées qui plaident devant une cour et qui montent ensuite dans leur Mercedes. Pourtant, lorsqu’on connaît le domaine du droit, on sait que les salaires sont beaucoup plus bas que l’on pense dans la province et que le travail est souvent dans l’ombre.»

Les étudiants de la 9e et de la 10e année seraient les plus vulnérables à ce type d’influence.

«Quand les jeunes arrivent à la 11e et à la 12e année, ils commencent à être plus réalistes et conscients, par exemple, des critères nécessaires pour décrocher certains diplômes.»

M. Ouellette fait remarquer que les médias exposent rarement le long parcours qui mène au titre de chirurgien, d’expert médico-légal ou d’entraîneurs professionnels.

«L’autre jour, j’ai accueilli deux jeunes qui voulaient devenir entraîneurs professionnels. Ce qu’ils avaient de la difficulté à réaliser, je pense, ce sont tous les échelons à grimper avant d’arriver là.»

Le conseiller avance qu’il faut toujours analyser les conditions de travail, les salaires et la formation requise avant de faire un choix.
Influence chez les adultes?

Camilien Roy, un conseiller en orientation qui oeuvre au sein de la compagnie privée Ressource humaine Optimum, à Bathurst, partage ses observations.

«Lorsque j’ai commencé ma carrière, il y avait certaines professions dont je n’entendais jamais parler, comme la cuisine, par exemple.»

«Depuis quelques années, les émissions de cuisine, de bouffe et même de concours ont dédoublé et soudainement les gens me disent : “Je veux suivre un cours de cuisine…” ou “Je veux ouvrir mon propre restaurant.”»

Contrairement à M. Ouellette, M. Roy travaille majoritairement avec des clients d’âge adulte, soit de 18 ans et plus. Il remarque toutefois des tendances similaires.

«Je dirais que les gens confondent parfois la réalité avec les émissions populaires. À un moment donné, j’ai eu beaucoup de clients qui regardaient CSI et qui voulaient devenir des experts médico-légaux, mais au quotidien, c’est beaucoup moins glamour que ça en a l’air.»

Le conseiller a aussi remarqué un intérêt soudain pour l’archéologie, particulièrement il y a plusieurs années, lorsque les films Les Aventuriers de l’arche perdue ont été diffusés.

«J’avais beaucoup de demandes de gens qui voulait devenir archéologue, mais quand le film a disparu de la carte, et bien plus rien!»

M. Roy précise que les films et les séries télévisées ne sont pas les seuls facteurs qui influencent ses clients. Il ajoute que les influenceurs sur les réseaux sociaux tels que YouTube et Instagram ont de plus en plus de pouvoir chez les jeunes adultes. Les parents, les amis et la perception sociale peuvent aussi faire pencher la balance.

Quelques professions oubliées

Les deux conseillers soulèvent que certaines professions sont largement sous-exposées dans les médias. On parle notamment de l’enseignement, des soins infirmiers, des métiers manuels, de l’informatique et du travail social.

«On n’en voit pas beaucoup et quand on en voit, ce n’est pas nécessairement dans un contexte positif», a noté M. Ouellette.

«Ce ne sont pas des professions sexy, mais il reste que les besoins de la société sont là.»

Sylvie Arseneau, la présidente du Collège des conseillers et conseillères thérapeutes du Nouveau-Brunswick, dénonce que ce n’est pas uniquement les professions qui sont négligées, mais aussi certains groupes d’individus.

«Malheureusement, c’est encore l’homme blanc dans la quarantaine qui va être un avocat ou un médecin. On ne voit pas beaucoup de personnes de race noire, asiatique ou hispanique (…) Je crois qu’il devrait en avoir plus afin que les jeunes puissent s’identifier à eux.»

La présidente indique que les médias jouent aussi un rôle dans la fluidité des rôles de genres.

«Si l’on voit une femme dans le domaine des sciences par exemple, ça, c’est positif pour les jeunes filles. La même chose est vraie pour les hommes, c’est-à-dire si on voit des modèles masculins dans les écoles primaires, ça suscite une curiosité chez les jeunes.»

Plusieurs autres facteurs entrent en jeu

Les médias influencent donc le choix de carrière, mais les experts précisent que plusieurs autres facteurs entrent en jeu.

Mme Arseneau estime que les pairs, soit les amis, ont la plus grande influence sur les choix professionnels des adolescents.

«En 12e année, il y a toujours une grande proportion de nos élèves qui ne savent pas encore quoi faire et ils se disent: “Ah, mes amis vont en génie (ingénierie), je vais aller en génie. Ah, mes amis vont en psycho, je vais aller en psycho.”»

La présidente reconnaît toutefois que les parents ont un impact significatif.

«Il y a aussi les modèles, pas dans les médias, mais dans la société. On entend, par exemple : “J’ai parlé à un enseignant et il m’a inspiré.” ou “J’ai un oncle qui est policier et ça me fascine, ça m’intéresse.”»

Enfin, cette dernière signale que les stages étudiants et les conseillers en orientation peuvent aider à orienter les adolescents vers une «bonne» carrière.

Sous-exposé dans les médias

Michael Fleming, un professeur de sociologie à l’Université St Thomas de Fredericton, a consacré plus de 10 ans de sa carrière à étudier l’industrie du camionnage, un domaine qui est toujours largement sous-exposé dans les médias.

M. Fleming affirme que certaines recherches démontrent qu’il existe un lien entre les représentations médiatiques et les professions les plus aspirées.

«Je pense que c’est une réflexion de notre quotidien», a-t-il relevé.

«Nous sommes exposés à des images médiatiques plus que jamais et jusqu’à un certain point, elles deviennent également de plus en plus persuasives. Considérant que les enfants passent maintenant plusieurs heures par semaines sur différentes plateformes, il serait logique de penser que les choix de carrière sont une des choses qui peut être influencée.»

Dans sa prochaine étude, M. Fleming analysera l’impact des représentations médiatiques négatives sur les efforts de recrutement dans l’industrie du camionnage.

«Les camionneurs ne sont presque jamais montrés lorsqu’ils font leur travail. Ils sont souvent montrés assis dans un relais routier, placotant ou causant des ennuis», a-t-il mentionné.

À savoir si des images positives des camionneurs pourraient, à elles seules, faire une différence, le sociologue réplique qu’il n’est pas convaincu.

«Certainement, l’absence de représentation fait en sorte que ces professions ne seront pas sur le radar des étudiants du tout», a-t-il renchéri.

Le sociologue considère que l’industrie du camionnage, comme bien d’autres, souffre d’une mauvaise perception publique puisqu’elle est encore trop méconnue.

«Souvent, dans l’absence de bonnes informations, les mauvaises comblent le vide», a-t-il évoqué.