L’Université de l’Ontario français, partenaire ou concurrente de l’U de M?

Les Franco-Ontariens l’espéraient depuis une quarantaine d’années, ils ont finalement obtenu gain de cause. L’Université de l’Ontario français verra bel et bien le jour et accueillera ses premiers étudiants à l’automne 2021.

Les gouvernements Trudeau et Ford ont apposé récemment leur signature sur une entente de financement conjointe fédérale-provinciale – 126 millions $ sur huit ans – pour la création de l’UOF, la première université exclusivement francophone de l’Ontario.

L’établissement espère accueillir ses 200 premiers étudiants dès septembre 2021. L’adresse de la future université – qui sera située au centre-ville de Toronto – devrait être connue sous peu.

Le projet se réalise finalement après plus d’un an de tergiversations et de négociations. Le gouvernement Ford avait annoncé, peu de temps après son arrivée au pouvoir, l’annulation du projet, ce qui avait suscité un tollé dans la communauté francophone de la province.

Au Nouveau-Brunswick, où la minorité dispose de son université depuis 1963, on applaudit la nouvelle.

«C’est un gain important pour les francophones de l’Ontario, souligne Jacques Paul Couturier, recteur par intérim de l’Université de Moncton. C’était un projet porté par la communauté depuis très longtemps.»

L’institution acadienne peut-elle faire figure de modèle pour cette université naissante?

«Les Franco-Ontariens avaient souvent le regard tourné vers le Nouveau-Brunswick et l’Université de Moncton, en se disant “Les Acadiens ont un université de langue française contrôlée par la communauté. On souhaite avoir la même chose en Ontario”. Il y avait une volonté d’avoir un établissement universitaire contrôlé par la communauté et pour la communauté. De ce point de vue, nous avons pu représenter une source d’inspiration», estime M. Couturier.

Jacques Paul Couturier, recteur par intérim de l’Université de Moncton. – Archives

Pour autant, le contexte ontarien reste bien différent de celui du Nouveau-Brunswick, tempère le recteur. «ll n’est pas dit que ce soit le modèle de l’Université de Moncton, avec sa mission généraliste et sa grande gamme de programmes d’études, qui soit choisi pour ce nouvel établissement.»

En effet, l’UOF s’est lancé le défi d’innover et de réinventer l’enseignement universitaire. Jason Luckerhoff, vice-recteur au développement des programmes et des savoirs, assure qu’il n’est pas question de copier ce qu’il s’est fait ailleurs. Il vante plutôt l’idée d’une université «transdisciplinaire» qui ne comptera ni faculté, ni département, ni même de disciplines fixes.

«Il n’y aura qu’un seul et même groupe de professeurs relevant de la haute direction. Ils ne seront pas organisés par discipline ou par enseignement», explique-t-il.

Bien entendu, le français sera obligatoire dans l’enseignement et l’administration. Le cours magistral sera banni, de même que les présentations PowerPoint.

«On veut transmettre des savoirs expérientiels. Ça veut dire beaucoup d’interactions, de discussions et de stages», note M. Luckerhoff.

Pour le moment, l’UOF compte offrir quatre programmes transdisciplinaires (Études de la pluralité humaine, Études de l’économie mondialisée, Études des environnements urbains, Études des cultures numériques). Elle entend aussi, en collaboration avec des universités partenaires, offrir des programmes d’ordre professionnel. En enseignement, en santé et en droit, par exemple.

Jacques Paul Couturier ouvre déjà la porte à de futures collaborations. «Nous sommes tout à fait ouverts à examiner les possibilités de partenariats avec cette nouvelle université», lance-t-il.

Pour autant, l’arrivée de ce nouveau joueur signifie aussi l’entrée en jeu d’un concurrent de plus pour l’Université de Moncton.

«On leur souhaite beaucoup de succès et en même temps, on se dit que comme université, on doit assurer nos marchés, souligne M. Couturier. Actuellement, on ne reçoit pas beaucoup d’étudiants de l’Ontario. Ça concerne surtout des programmes de niche, comme le droit (common law en français) ou la foresterie. Une quinzaine d’étudiants par année proviennent de l’Ontario. À moyen terme, l’impact sera minime. Est-ce que des étudiants néo-brunswickois voudront s’inscrire dans ce nouvel établissement? Je pense que comme chaque fois qu’une université ou un collège vient ici faire du recrutement, c’est notre rôle de démontrer qu’on offre une formation de qualité qui permet aux étudiants d’atteindre leurs objectifs tout en restant chez eux.»

L’institution ontarienne espère accueillir 2000 étudiants d’ici dix ans lorsqu’elle s’établira dans son campus permanent. Elle compte avant tout répondre aux besoins de la région du Grand Toronto et du sud-ouest de l’Ontario. Selon certaines estimations, pas moins de 3500 étudiants francophones étaient inscrits dans les universités d’expression anglaise de la région en 2016-2017.