DOSSIER – Quand vos voisins vous informent

Tout le monde peut se prétendre journaliste. Chacun peut aussi lancer son média sur internet. Des amateurs tentent ainsi de combler les lacunes qu’ils perçoivent dans le travail des professionnels de l’information. L’Acadie Nouvelle a rencontré deux de ces bénévoles.

Jeffrey Weldon a arrêté ses études à la fin du secondaire et Tracy Glynn donne des cours dans les universités du Nouveau-Brunswick et de St. Thomas, à Fredericton. Ils veulent néanmoins informer leurs concitoyens autant l’un que l’autre. Tous les deux pensent aussi apporter un supplément au travail des médias traditionnels.

Le premier prétend s’asseoir parfois durant trois semaines d’affilée sur les bancs de la cour pour assister à des procès. «Le public peut venir me consulter et je peux lui répondre mieux qu’un journaliste qui n’a pas eu le temps de comprendre ce qui s’est passé», croit-il.

La seconde est l’une des cofondatrices de NB Media Co-op. Son organisme sans but lucratif veut raconter les histoires oubliées par les médias traditionnels, surtout ceux appartenant à la famille Irving.

«Nous attirons l’attention sur les Autochtones, sur le fait qu’ils n’ont jamais cédé leurs territoires et sur la façon dont les traités passés avec eux sont violés», illustre-t-elle par exemple.

Deux profils, deux méthodes

M. Weldon travaille seul et envoie ses informations à des pages Facebook et à des journalistes. Il traite de faits divers uniquement, qu’il illustre souvent de photos ou d’une vidéo.

Jeffrey Weldon rapporte des faits divers sur les réseaux sociaux et auprès de journalistes. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

«Je m’intéresse à ce que le public veut savoir, estime-t-il. Les vols à main armée, les meurtres, les vols de véhicule, le trafic de drogue et les violences contre la police.»

Il a par exemple publié sur la page Moncton newschasers les images d’une victime portée sur une civière. Il a précisé qu’il s’agissait d’un accident de train près de la rue Church et que l’individu était transporté à l’hôpital. Résultat, 56 réactions, 46 commentaires et 34 partages.

Il prétend pratiquer son loisir avec respect et ne pas dévoiler des détails de vie privée inutiles. Il indique en outre essayer de mettre son opinion de côté dans ses écrits.

L’objectivité en question

Mme Glynn revendique au contraire l’activisme des contributeurs du NB Media Co-op. «Nous sommes des gens impliqués dans des mouvements en faveur de la justice sociale, souligne-t-elle. Nous sommes clairs à ce propos, parce que même si les médias ne devraient pas avoir de biais, ils en ont tous un. Nous sommes en faveur d’un environnement sain, des étudiants, des classes laborieuses et des Autochtones.»

Elle et son équipe gèrent un site internet et impriment chaque mois 200 exemplaires d’un journal contenant une sélection d’articles, appelé The Brief. Ils écrivent son contenu avec l’intention de placer l’actualité dans son contexte historique, économique et social.

NB Media Co-op affiche des règles éditoriales et dispose d’un comité de direction imputable, notamment lors de réunions annuelles. À la différence de ce titre engagé, les médias traditionnels d’Amérique du Nord mettent toutefois en avant leur impartialité.

«Pour eux [les reporters conventionnels], si les deux côtés de la médaille ne sont pas présents dans un texte médiatique, le journaliste a failli à sa tâche, explique dans sa thèse la doctorante en sociologie à l’Université d’Ottawa, Marie-Hélène Eddie. L’objectivité peut aussi être vue autrement. La force des médias alternatifs est d’amener, dans l’espace public, une autre perspective.»

Les journalistes des médias traditionnels se questionnent par ailleurs sur l’équilibre, dans leurs choix éditoriaux, entre les informations utiles aux citoyens et celles satisfaisant une curiosité ou une envie de divertissement. «C’est une bonne question», remarque M. Weldon, qui semble la découvrir.

Le devoir de vérité

Au-delà de l’objectivité et des choix de sujets, le premier devoir d’un journaliste est d’effectuer un effort de vérité et de transparence. Ceux qui travaillent pour une entreprise ou un organisme sans but lucratif doivent rendre des comptes. Difficile en revanche de s’assurer de la crédibilité d’un journaliste autoproclamé solitaire.

«Même s’ils écrivent qu’ils sont rigoureux et équitables, ça ne garantit pas qu’ils le sont», prévient le rédacteur en chef de l’Agence Science Presse, Pascal Lapointe. M. Weldon a par exemple affirmé diriger une certaine entreprise. Après vérification, il semble que ce ne soit pas le cas.

Réseaux sociaux, territoires des chasseurs de nouvelles

Moncton Newschasers, Bathurst Newschasers, Bathurst Pet Chaserz… Ces quelques titres de pages Facebook montrent que les chasseurs de nouvelles rôdent sur les réseaux sociaux. Comment vous en servir et, surtout, ne pas être leur proie?

Leurs canaux d’informations contiennent du bon et du mauvais. Or, ils touchent parfois de nombreuses personnes. La page Moncton newschasers compte, par exemple, 16 000 membres. De façon générale, au moins la moitié des Canadiens s’informent sur les réseaux sociaux, selon une étude de 2019 réalisée par Maru/Matchbox.

«Vous pouvez poster n’importe quoi, des événements se tenant dans la communauté jusqu’aux sujets dont les gens aimeraient discuter. Essayez de vous rappeler qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse et que chacun a le droit d’avoir son opinion», a écrit l’administratrice de Moncton newschasers, Lisa Chamberlain.

Dans le fil d’actualités de sa page se trouvent, pêle-mêle, des dessins, des pétitions, des opinions, des alertes de disparition, des articles de médias traditionnels, des faits divers rapportés par des citoyens, des communications gouvernementales et de la propagande politique.

Le rédacteur en chef de l’Agence Science Presse, Pascal Lapointe souligne qu’un média traditionnel distingue les textes factuels des opinions. L’Acadie Nouvelle, par exemple, met en avant la photo et le nom de ses auteurs de chroniques. Le journal différencie aussi leurs textes par un fond de couleur et la mention «commentaire» dans sa version papier.

Aiguiser son esprit critique

M. Lapointe donne donc quelques conseils pour aiguiser son esprit critique dans la brousse touffue et désordonnée d’internet.

Tout d’abord, vérifier si plusieurs médias relayent la même nouvelle. «Un blogueur qui a un scoop, c’est possible, mais si cette info n’a été confirmée nulle part ailleurs quelques heures plus tard, méfiance», prévient-il.

La qualité de l’écriture contient aussi des indices sur la crédibilité de l’article. «Si c’est bourré de fautes de français, ce n’est pas sérieux. Si les titres sont pleins d’adjectifs mirobolants, extraordinaires, révolutionnaires, il faut se méfier», prescrit M. Lapointe.

Le site internet hébergeant le texte peut également être révélateur de son sérieux, d’une part grâce à la rubrique «Qui sommes-nous». «Ça ne garantit rien, mais au moins, les auteurs les plus transparents diront s’ils sont engagés politiquement ou s’ils défendent une cause», indique M. Lapointe.

D’autre part, le contenu de la page d’accueil du site web peut éveiller la méfiance. «S’il y a une liste de manchettes bizarroïdes (le jus de céleri guérit le cancer) ou qui semblent clairement toutes orientées dans la même direction (pro-Trudeau ou anti-Trudeau), à fuir», conseille M. Lapointe.

De bonnes intentions

Mme Chamberlain a laissé sans réponse les sollicitations de l’Acadie Nouvelle. L’administrateur d’une autre page intitulée Moncton NewsChasers, Jesse Cormier a en revanche accepté de nous donner une entrevue.

Jesse Cormier administre une page Facebook appelée Moncton NewsChasers pour que les informations circulent au sein de sa communauté. Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

Il admet que ses 5000 membres ont pu relayer de fausses nouvelles. Il estime toutefois la probabilité de cette hypothèse faible.

«Quand le monde écrit qu’une information est incorrecte en commentaires d’une publication, je vérifie sur Google pour voir si beaucoup gens la cautionnent», précise le plongeur en restauration âgé de 23 ans.

Il est conscient des conséquences potentiellement négatives d’un mensonge ou d’une erreur, mais aussi de celles provoquées par la divulgation de données touchant à la vie privée (des numéros de téléphone par exemple). Il assure supprimer les contributions qui risquent de les provoquer.

Il juge ainsi que sa page Facebook, qu’il administre entre 5 et 20 minutes par jour, vaut autant qu’un média traditionnel. Aux citoyens de juger…