Fermetures d’urgences: le c.a. de Vitalité n’a jamais voté, selon la vice-présidente

Norma McGraw s’est vidé le coeur, mercredi. Elle a non seulement démissionné de son poste élu au sein du conseil d’administration du Réseau de santé Vitalité – elle en était la vice-présidente -, elle a aussi tiré à boulets rouges sur cette organisation où elle dit s’être sentie intimidée dans le dossier controversé de la fermeture de nuit de trois urgences dans des hôpitaux en régions rurales francophones.

Devant une salle comble à Caraquet, Mme McGraw a raconté, avec moult détails, ses derniers mois d’engagement au sein du réseau de la santé. À travers plusieurs rencontres préparatoires à l’annonce du plan de santé, elle a fini par remettre en question la pertinence de continuer à oeuvrer comme membre de ce conseil.

«J’ai appris, en même temps que la population, la rumeur concernant la fermeture des urgences de nuit. Ma première réaction a été de croire que c’était le gouvernement, par son droit de prérogative, qui avait pris cette décision», a-t-elle déclaré dans cette conférence de presse à laquelle plusieurs élus et maires, dont celui de Richibucto, ont assisté.

La démissionnaire a poursuivi que la présidente du conseil de Vitalité, Michelyne Paulin, a annoncé le 10 février la fermeture des urgences de nuit et qu’elle a signifié que c’était une décision collective du conseil.

«Je ne pouvais croire ce que j’entendais. Je lui ai dit que je n’avais jamais vu une résolution au conseil à cet effet et que je n’avais donc pas pu voter sur la question des urgences. La présidente a mis ma crédibilité en doute en disant que j’avais voté sur cette résolution», a révélé Mme McGraw.

Norma McGraw (à droite), membre démissionnaire du conseil d’administration du Réseau de santé Vitalité. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

Elle a tenu à rappeler à la population qu’aucune résolution en bonne et due forme en faveur ou contre la fermeture des urgences de nuit ou sur le changement de vocations des trois petits hôpitaux (Grand-Sault, Caraquet et Sainte-Anne-de-Kent) n’a été présentée au conseil.

Mme Paulin a pourtant indiqué au Comité permanent des comptes publics, la semaine dernière à Fredericton, que le conseil d’administration de Vitalité appuyait cette réforme.

Propos corroboré par le PDG Gilles Lanteigne, à la suite d’une question du député libéral Benoît Bourque.

«Lors de sa réunion en décembre, le conseil d’administration a approuvé une résolution en bonne et due et forme et qui a été adoptée», a fait part le PDG, qui n’a cependant pas pu répondre à la demande du député de voir cette dite résolution, puisqu’elle a été adoptée à huis clos.

«Je suis d’autant plus bouleversée par le fait que Mme Paulin et M. Lanteigne persistent à dire au public, aux médias et aux comptes publics qu’une résolution en bonne et due forme concernant ces fermetures existe et émane du conseil. Cette affirmation est fausse», a poursuivi Mme McGraw, qui a également fait référence à une réunion datant du 17 avril 2018, où le c.a. de Vitalité a voté à l’unanimité afin de préserver les urgences péninsulaires.

Elle s’est dite confrontée à un dilemme d’ordre moral dont elle ne voulait pas être complice.

Norma McGraw, membre démissionnaire du conseil d’administration du Réseau de santé Vitalité, reçoit les félicitations d’un citoyen. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

«À quelques occasions, je me suis sentie intimidée et ma crédibilité a été remise en question. Je me suis fait dire que par mes questions, j’aspirais à être une directrice des soins infirmiers, que j’intervenais constamment dans les opérations et que je devais tenir compte des intérêts du réseau avant de défendre les intérêts de la population qui m’a élue», a-t-elle lancé devant un public interloqué par ces affirmations.

Elle a terminé en stipulant que lors de sa première journée en fonction, elle a dit ouvertement qu’elle ne serait jamais un “rubber stamp”, c’est-à-dire qu’elle n’accepterait pas toutes les positions sans dire un mot.

«Mais j’aurais dû ajouter que je ne serais pas non plus un bouc émissaire pour un président-directeur général, une présidente du conseil ou un gouvernement. Je me suis présentée pour faire une différence dans les soins de santé pour la population, mais je ne réussis pas à exercer cette responsabilité dans ce mode de fonctionnement», a-t-elle conclu.

«La majorité du conseil m’appuie»

C’est une femme soulagée d’un lourd fardeau qui s’est présentée devant la presse, mercredi matin, à Caraquet.

«Je suis vraiment émue de l’appui des gens, mais il y a aussi de la nervosité, a-t-elle admis. C’est un trop-plein énorme que je viens de déverser. Sans oublier que c’est symbolique d’avoir pu faire ça à Caraquet. On a toujours dit que Caraquet et Tracadie étaient rivales. Je me rends compte que nous avons beaucoup plus d’affinités qu’on le pense.»

Mme McGraw a été la seule membre du conseil d’administration du réseau Vitalité à avoir exprimé publiquement son désaccord face à cette réforme, alors que lesdits membres doivent respecter une entente de confidentialité avec l’organisation. Cette sortie publique n’a pas été un facteur aggravant à sa décision de démissionner, jure-t-elle.

«J’assume pleinement ce qui vient de se produire et j’ai la majorité du conseil qui m’appuie. Quand j’ai fait cette sortie dans l’Acadie Nouvelle, le réseau m’a dit que j’avais fait un bris de confidentialité. Je n’ai pas fait ça, parce que la question des urgences n’a jamais été amenée au c.a. Comment, alors, j’aurais pu faire un bris de confidentialité?», croit-elle.

«Je suis désabusée par le système. C’est trop politisé. Nous sommes toujours entre l’arbre et l’écorce avec d’un côté le gouvernement et l’autre la population. On ne doit pas porter ces décisions sur nos dos et je ne me vois pas du tout dans un tel système», signale Mme McGraw.

Plusieurs personnalités ont félicité le courage de la démissionnaire.

Les maires de Tracadie, Denis Losier, de Richibucto, Roger Doiron, la mairesse suppléante de Caraquet Marie-Soleil Landry et le maire de Bertrand, Yvon Godin, applaudissent la décision de Norma McGraw de démissionner du c.a. du Réseau de santé Vitalité. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette
26 février 2020

«Le geste qu’elle vient de poser est un geste intègre et de courage auprès des citoyens qui l’ont élue, a noté Louise Blanchard, du Comité action H et d’Égalité santé en français. En 2005, il y a eu de la chicane entre Tracadie et Caraquet. Aujourd’hui, nous sommes tous ensemble.»

Le maire de Richibucto et ancien membre élu au sein des régies de santé, Roger Doiron, a entériné les commentaires de Mme McGraw. Il a précisé que quand Gilles Lanteigne est arrivé à la direction générale, ça n’a pas été le grand amour. Il est une des raisons pourquoi il ne s’est pas représenté.

«La fermeture de nuit des urgences est une attaque en règle et une atteinte à la ruralité. On a fermé des églises, on a fermé des écoles, on a fermé des caisses populaires et là, on s’attaque à des hôpitaux. Il devient de plus en plus difficile d’attirer des gens dans nos communautés. Je félicite Norma pour son courage et j’ose croire que les autres membres du conseil de Vitalité auront les couilles de prendre ce type de décision pour la communauté. Quand un élu ne peut plus parler dans un conseil, il y a un sérieux problème», a-t-il exposé.

Le maire de la Municipalité régionale de Tracadie, Denis Losier, a qualifié le geste de sa concitoyenne de remarquable.

«Des réunions de conseil cachées et à huis clos où l’on décide des services à la population avec notre argent, c’est inacceptable. Mme McGraw a démontré que M. Lanteigne est incapable d’occuper un tel poste. Tout ce qu’il mérite, c’est la porte», a-t-il fait part.

Maire de Bertrand, Yvon Godin a non seulement appuyé le geste de l’ancienne vice-présidente, il demande à la communauté de demeurer vigilant devant la rumeur qui veut que tous les membres d’un conseil soient désormais nommés, et non en partie élus.

«Je suis fier de la Péninsule, par notre manière d’agir, a-t-il dit. Nous devons trouver des solutions et nous pouvons nous prendre en main. Le geste de Mme McGraw est incroyable. Ça atteint nos émotions.»

Les membres du c.a. étaient bien informés, selon la présidente

Dans un court communiqué, la présidente du conseil d’administration du Réseau de santé Vitalité, Michelyne Paulin, dit accepter la démission de Norma McGraw.

Mme Paulin précise que tous les membres sont au fait et toujours bien informés des différentes étapes reliées au processus de développement des différents projets et que la récente réforme n’a pas fait exception à cette règle.

«De surcroît, je confirme que les membres ont eu l’occasion de s’exprimer librement sur le sujet à plusieurs reprises et que la décision du conseil a été faite en toute connaissance de cause», a-t-elle fait part.

La présidente constate «avec regret» que la confidentialité reliée aux politiques en vigueur des assemblées délibérantes n’a pas été respectée par Mme McGraw.

«La mission du conseil d’administration du Réseau est de représenter les besoins en santé de toute la population qu’il dessert. Le commentaire de Mme McGraw à l’effet qu’on lui aurait dit de «défendre les intérêts du réseau et non de la population» est faux et offensant. Mme McGraw a d’ailleurs récemment présidé les travaux du Plan stratégique 2020-2023 du Réseau de santé Vitalité, qui vient d’être approuvé. Elle connaît parfaitement les orientations stratégiques de l’organisation qui sont contraires à son énoncé public et qui ne correspondent en aucun temps aux valeurs du réseau», termine Mme Paulin.