Accusations de viol et d’inceste: le courage de dénoncer son père

Shanti Poirier a le cœur un peu plus léger en sortant du palais de justice de Moncton. Elle a enfin espoir que justice sera faite. Des accusations de viol, d’inceste et de menaces de mort pèsent maintenant contre son père, William Macenauer.

L’histoire remonte à 2003, lorsqu’elle habitait à Cocagne avec ses parents. À l’époque, Shanti Poirier avait 11 ans. C’est cette année-là que son père aurait commencé à la violer, selon elle.

«L’abus sexuel a commencé en 2003, mais il y avait toujours de la violence dans la maison au cours de mon enfance, même quand j’étais petite», dit Shanti Poirier en entrevue.

À cet âge, elle tient le coup et elle tente de vivre une vie normale, mais elle a de la difficulté à bien comprendre ce qui lui arrive.

«Je n’étais pas bien. Je me souviens d’avoir eu des pensées suicidaires. Mais j’ai pu aller à l’école et me faire des amis. J’ai pu devenir proche avec des enseignantes. J’ai pu garder mon humanité. Si je n’avais pas eu de bonnes personnes qui m’entouraient, je ne serais probablement pas sortie en vie de cette maison-là.»

Même si elle était bien entourée en dehors de la maison, la crainte des représailles de la part de son père la forçait au silence, dit-elle.

Aujourd’hui, la liste des accusations qui pèsent contre William Macenauer – au nombre de 19 – se lit comme une histoire d’horreur.

Selon la dénonciation signée par Valérie Boudreau de la GRC, William Macenauer aurait illégalement eu des rapports sexuels avec sa fille, et l’aurait agressée à plusieurs reprises au cours des années. On y détaille qu’il l’aurait touchée avec ses doigts, sa bouche, son pénis et un vibrateur.

Il lui aurait également proféré des menaces de mort ainsi qu’à sa mère.

«À la maison, tous les jours, je me faisais dire que si j’en parlais à quelqu’un, rien ne changerait. J’avais vraiment peur de le dire à quelqu’un, même des adultes, parce que je ne pensais pas qu’il y avait un moyen de m’en sortir sans que quelqu’un se fasse mal», dit la jeune femme.

Il y a une dizaine d’années, à l’âge de 17 ou 18 ans, elle réussit à convaincre ses parents de la laisser déménager à Moncton en prétextant vouloir étudier en kinésiologie.

Shanti Poirier établit ce plan puisque son père tentait alors de la forcer à déménager avec lui au Mexique, d’après elle.

«C’est pour ça qu’il fallait vraiment que je sorte de la maison.»

Elle parle de son plan à des amis et à d’autres personnes, de sorte que son père ne puisse pas la forcer à changer d’idée sans s’attirer des soupçons.

«Quand j’en suis sortie, après deux semaines, on dirait que ça m’a tout frappée en même temps. J’ai réalisé à quel point j’avais été abusée.»

Pourquoi on peut en parler

Dans ce genre de cause criminelle délicate entre un parent et son enfant, les procureurs demandent normalement un interdit de publication qui défend aux médias de publier des informations qui permettraient d’identifier l’accusé, et, par conséquent, la présumée victime.

Cependant, Shanti Poirier a elle-même renoncé à cette interdiction lorsqu’elle était présente en Cour, vendredi. À la demande du procureur, le juge n’a donc pas imposé d’interdiction de publication.

Shanti Poirier nous explique qu’elle espère ainsi servir d’exemple afin que d’autres personnes qui ont vécu une situation similaire puissent se sentir à l’aise de dénoncer leurs agresseurs.

«J’ai souffert, et je ne veux pas que les autres souffrent. J’ai beaucoup d’amies qui ont passé à travers de choses similaires et qui n’ont pas eu de justice, ou qui n’ont même pas eu la chance d’en parler à la police, ou qui se sont fait dire que le système ne les aiderait pas, qu’elles n’auraient pas le résultat qu’elles veulent.»

Elle comprend parfaitement qu’il est souvent déconseillé de parler aux journalistes de causes criminelles qui n’ont pas encore été résolues devant les tribunaux.

«Je m’attends à ça, je m’attends à me défendre. Je veux qu’il soit dénoncé comme délinquant sexuel.»

Les allégations envers William Macenauer n’ont pas encore été prouvées en Cour.

La procureure qui s’occupe de ce dossier, Sylvie Godin-Blanchard, a été remplacée par un collègue lors de la première comparution de vendredi.

Elle indique que les procureurs de la Couronne ont une obligation de protéger l’identité des victimes. Elle dit être au courant que la présumée victime a renoncé à l’interdiction de publication, et elle a refusé de commenter davantage.

L’avocat de l’accusé, Mathieu Boutet, n’a pas répondu à nos demandes d’entrevues.

William Macenauer n’était pas présent en Cour compte tenu de la pandémie de COVID-19, selon son avocat, qui parlait au juge par téléphone.

Le choix de procès et plaidoyer ont été ajourné jusqu’au 7 août.