À 106 ans, Bertha Roy n’en est pas à sa première pandémie!

La pandémie est une situation connue pour Bertha Roy. La résidente du Manoir Notre-Dame à Moncton a 106 ans. Son arrière-petite-fille, Anna Stocker, a donc recueilli ses souvenirs pour les partager. L’adolescente en tire des leçons qui l’aident à traverser la crise sanitaire actuelle.

En 1918, Bertha a 5 ans. L’enfant fait partie d’une famille de Balmoral de deux adultes (Édouard Savoie et Régina Bernard) et neuf enfants.

Elle ignore que des soldats canadiens revenus de la Première Guerre mondiale débarquent aux ports de Québec et d’Halifax avec une forme très virulente de virus Influenza dans leurs poumons.

Dès la fin de l’automne, deux de ses frères l’attrapent, alors que la maladie est apparue dans sa province au début du mois d’octobre seulement.

À l’échelle du Nouveau-Brunswick aussi tout va très vite. En quatre mois, un dixième de ses 350 000 habitants est infecté. Les malades sont 1400 à mourir. Ils pouvaient rendre l’âme en 48h. «C’est difficile d’imaginer aujourd’hui l’anxiété que les gens ont pu ressentir, insiste la professeure de sciences et de technologie à l’Université Saint-Thomas, Jane Jenkins. Ils étaient épuisés, dévastés et traumatisés par la Première Guerre mondiale quand l’épidémie les a frappés. Ils étaient d’autant plus choqués qu’elle touchait de jeunes gens en bonne santé.»

Mme Jenkins rapporte dans un article publié en 2007 que les cloches de Moncton ont sonné pour 13 funérailles en une seule journée, notamment celui de deux bébés.

La province relativement épargnée

La mère de Bertha avait perdu trois enfants en bas âge avant la pandémie.

«Et ça n’allait pas se reproduire», a écrit Anna Stocker.

Régina (Bernard) Savoie – Gracieuseté

La femme prend donc soin de respecter l’isolement de ses enfants malades dans une chambre verrouillé, pour préserver le reste de sa progéniture.

Si elle s’occupe de ses deux garçons infectés plusieurs fois par jour, elle les quitte à chaque fois en passant par la fenêtre de leur chambre avant de se laver et de changer de vêtements.

Lorsqu’elle ne joue pas son rôle de mère, elle fabrique des cercueils avec son mari.

«Mais le taux de mortalité était si haut qu’ils n’ont plus eu les capacités de suivre à partir d’un moment», a raconté Anna.

Le taux de mortalité de la pandémie du Nouveau-Brunswick était pourtant de 4 pour 1000, tandis que celui du Canada était plus élevé de 2 points.

«La province était à la fine pointe des réformes en santé publique, rappelle Mme Jenkins. Des médecins néo-brunswickois diplômés à New York avaient appris la microbiologie naissante et rapporté leurs compétences chez eux.»

Ces avant-gardistes se sont battus pour centraliser le système de santé contre des politiciens qui craignaient de donner un excès de pouvoir au gouvernement et d’entreprendre une réforme trop coûteuse pour le Nouveau-Brunswick.

Une réforme en santé salvatrice

Parmi eux, le Dr William F. Roberts est finalement devenu le premier ministre de la Santé de la province et le Dr George Melvin son médecin-hygiéniste en chef. Ils affronteront la grippe espagnole en guise de baptême du feu.

Le Dr George Melvin a été le premier médecin-hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick et a lutté contre la grippe espagnole. – Archives NB

Ils prennent vite des mesures qui résonnent aujourd’hui: la fermeture des écoles, des théâtres et des églises ainsi que l’interdiction des rassemblements. Ils coordonnent aussi l’action de tous les médecins et paroisses du territoire. Ils leur demandent également des rapports réguliers.

«L’épidémie a plaidé pour la réforme comme aucun discours de politicien ne l’a jamais fait, a noté Mme Jenkins. Ça a accéléré le mouvement pour la santé publique au Nouveau-Brunswick, ainsi que dans d’autres provinces du Canada et aux États-Unis.»

Des leçons à tirer

Elle juge que cette catastrophe et sa gestion au Nouveau-Brunswick nous montrent l’efficacité de l’isolement social.

La pandémie d’Influenza a disparu à partir de janvier 1919. La province a connu deux autres vagues du virus la même année qui furent toutefois moins sévères.

«Les choses se sont finalement améliorées, mais ça a pris longtemps, a relaté Anna. Les gens ont été capables de reconstruire leurs vies et d’avancer malgré leurs pertes.»

La fille de 12 ans a appris des souvenirs de son aïeule l’importance de l’isolement social également.

«Ces récits sont inspirants aussi parce que toute la famille est passée à travers la catastrophe. Donc, ça montre que si nous prenons les mêmes précautions, nous serons en sécurité», ajoute-t-elle.