Langues officielles: Blaine Higgs rappelé à l’ordre par la commissaire

La commissaire aux langues officielles intervient dans le dossier des communications gouvernementales sur la COVID-19. Shirley MacLean salue les ajustements apportés récemments aux points de presse quotidiens, mais invite le premier ministre à faire encore mieux.

Selon ce qu’a appris l’Acadie Nouvelle, le Commissariat aux langues officielles a reçu dix plaintes à ce sujet depuis le 23 mars.

Les plaignants ont dénoncé le fait que le premier ministre ne peut pas s’exprimer efficacement en français et que l’anglais domine largement lors des mises à jour sur la pandémie.

Ils ont aussi décrié le traitement réservé à une journaliste de Radio-Canada en Gaspésie lors du point de presse quotidien du 25 mars. Elle a alors tenté sans succès de s’adresser en français à Blaine Higgs. Deux fois plutôt qu’une, le modérateur lui a demandé de répéter sa question en anglais.

Au lieu de mener une enquête comme elle le fait habituellement, la commissaire Shirley MacLean a décidé d’intervenir immédiatement pour régler les plaintes en raison du contexte actuel.

Dans une lettre envoyée au premier ministre le 31 mars et dont nous avons obtenu copie, elle se prononce tout d’abord sur le bilinguisme de Blaine Higgs.

Elle affirme que le fait que ce dernier ne maîtrise pas la langue de Molière ne constitue pas en soi une entorse «étant donné qu’en vertu de la Loi sur les langues officielles, ce sont les institutions qui ont des obligations linguistiques et non les élus».

Elle ne dédouane pas pour autant le premier ministre. Elle explique qu’elle s’est entretenue avec son chef de cabinet, Louis Léger, les 25 et 26 mars.

Lors de ces deux conversations, elle lui a notamment rappelé que les journalistes «ont le droit de poser leurs questions dans la langue officielle de leur choix» lors des points de presse et qu’ils doivent être informés de ce droit.

Mme MacLean lui a aussi fait remarquer qu’«il doit y avoir un usage équilibré des langues officielles lors des mises à jour ou des conférences de presse du gouvernement du Nouveau-Brunswick».

Dans la lettre de la commissaire, on apprend que Louis Léger lui a répondu que des mesures seraient mises en place.

Le 27 mars, la commissaire et son équipe ont regardé le point de presse quotidien du gouvernement provincial. Ils ont alors vu le modérateur de l’événement inviter les participants à poser leurs questions dans la langue de leur choix.

Des journalistes francophones se sont prévalus de ce droit. Le premier ministre a écouté leurs questions par l’entremise de la traduction simultanée et leur a répondu en anglais.

Cela a visiblement plu à la commissaire.

«Je reconnais l’ouverture dont a fait preuve le chef de cabinet du premier ministre à travailler en collaboration avec moi en vue de régler cette affaire. Je me réjouis également des mesures rapides qui ont été mises en place par votre institution et je vous en remercie sincèrement», dit-elle à Blaine Higgs dans sa lettre datée du 31 mars.

Shirley MacLean lui rappelle malgré tout qu’il faut qu’il y ait un usage équilibré du français et de l’anglais lors des points presse quotidiens (et lors des autres événements du genre organisés par le gouvernement provincial).

Elle précise ensuite qu’«une langue qui n’est disponible que par la voie de la traduction n’est pas traitée d’une manière égale à l’autre».

Selon elle, tous les intervenants ne doivent pas nécessairement être bilingues, mais il est important de demander à ceux qui le sont de parler plus souvent en français.

Des plaignants laissés sur leur faim 

Le 3 avril dernier, la commissaire aux langues officielles a écrit aux plaignants pour les informer que leurs plaintes ont été résolues.

«En effet, je juge satisfaisantes les mesures mises en place par l’institution dans cette affaire, ainsi que les résultats de nos vérifications, nous permettant ainsi de clore ce dossier», dit Shirley MacLean.

Les mesures en question laissent cependant sur leur faim certains des plaignants.

C’est le cas de Rosella Melanson, une blogueuse de Fredericton.

«Si Leonard Jones (maire de Moncton de 1963 à 1974, il était vertement opposé au bilinguisme: NDLR), avait fait ce que Higgs a fait, je serais contente. Mais on est rendue en 2020 et non, je ne suis pas impressionnée. Ils ont fait des changements, c’était le minimum qu’ils pouvaient faire. C’est du gros faire semblant», dit-elle en entrevue téléphonique.

L’auteur de deux des dix plaintes reçues par le Commissariat, Nelson Cyr, trouve que les mesures mises en oeuvre sont insuffisantes. Il songe d’ailleurs à revenir à la charge auprès du Commissariat aux langues officielles.

«Je ne suis pas tout à fait satisfait», dit ce citoyen de Rogersville en entrevue

téléphonique.

Ces deux citoyens souhaitent que le premier ministre Higgs nomme un porte-parole politique en mesure de parler aux francophones dans leur langue.

«C’est sûr que dans un monde idéal, M. Higgs devrait être bilingue. C’est plate, mais on ne se racontera pas de menteries; je ne pense pas que ça va arriver. Il devrait avoir quelqu’un là avec lui qui est capable de parler français pour livrer le message en français aux francophones», affirme Nelson Cyr.

Il craint que la petite place réservée au français lors des points de presse pousse certains Néo-Brunswickois à aller voir ailleurs (et ainsi à passer à côté de certaines informations importantes les touchant directement).

«Je connais des gens qui ne sont pas bilingues. Et après une ou deux conférences de presse (du gouvernement du N.-B.), ils trouvaient ça vraiment lourd. Ils se sont mis à écouter des conférences de presse de François Legault (le premier ministre du Québec: NDLR) à la place.»

Quant à Rosella Melanson, elle croit qu’il est plus important que jamais, en pleine pandémie mondiale, qu’un porte-parole parle directement aux francophones.

La médecin-hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick, la Dre Jennifer Russell, le fait régulièrement. Mais cela ne suffit pas, selon Mme Melanson.

«Il faut que ce soit une personne qui peut répondre aux questions politiques. Mme Russell fait bien (son travail lors des points de presse), mais elle n’est pas politique.»

«Ce n’est certainement pas une réponse adéquate» – Michel Doucet

Le professeur de droit à la retraite et spécialiste des droits linguistiques, Me Michel Doucet, qualifie d’«accommodements» les mesures mises en oeuvre par le gouvernement provincial dans ce dossier.

«Évidemment, l’utilisation par une institution de la traduction simultanée (pour permettre au premier ministre de comprendre les questions en français) accommode les francophones, mais ce n’est pas un traitement sur un pied d’égalité», dit-il en entrevue téléphonique.

Il est vrai que le premier ministre s’adresse directement aux francophones lorsqu’il lit laborieusement quelques phrases préparées en français. Mais la donne change dès qu’il répond aux questions des journalistes.

Lorsqu’une question lui est posée en français, elle est traduite simultanément par un interprète et lui est soufflée dans une oreillette.

Blaine Higgs y répond systématiquement en anglais. Ses propos repassent ensuite par le filtre de la traduction (par l’entremise des interprètes du gouvernement ou des journalistes francophones).

Idéalement, il faudrait que le message du gouvernement soit livré sans intermédiaire, dit Me Doucet.

«Puisque dans ce cas-ci, on fait face à une réalité où notre premier ministre n’est

absolument pas capable de le faire, je crois que la moindre chose pour lui  serait aussi d’avoir avec lui un porte-parole bilingue.»

Il croit que cette responsabilité pourrait être confiée à Dominic Cardy (ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance), à Glen Savoie (ministre responsable de la Francophonie) ou même à un haut-fonctionnaire du ministère de la Santé (le ministre Hugh Flemming étant unilingue anglophone).