Le coût humain de la fermeture des frontières

À écouter les récents propos du gouvernement de Blaine Higgs, les frontières risquent de demeurer hermétiques durant la période estivale. Une décision qui n’est pas sans avoir des répercussions au niveau humain.

Le gouvernement n’a pas l’intention d’assouplir les règles à la frontière. Du moins pas à court terme.

N’entre pas qui veut dans la province. Les critères d’admissibilité sont stricts. Dans les faits, on refoule près d’une quarantaine de personnes par jours aux frontières. Le feu est vert pour la circulation des biens, pour les travailleurs, pour accéder à des produits et services essentiels, ou pour des considérations humanitaires (visite d’un proche aux soins palliatifs, garde partagée d’enfants, etc.).

Vous êtes un Néo-Écossais et souhaitez passer une semaine ou deux dans un chalet à Shediac? Mieux vaut préparer pour un plan B. Vous êtes Néo-Brunswickois et désirez visiter votre famille à Québec? Vous pouvez vous y rendre, mais il faudra vous mettre en quarantaine pendant 14 jours à votre retour.

Ceux qui espéraient un assouplissement pour la période estivale devront ainsi prendre leur mal en patience. En point de presse mercredi, le premier ministre Higgs a rappelé que malgré la bonne performance de la province dans sa lutte contre la COVID-19, le combat était loin d’être gagné.

«Nous sommes toujours vulnérables vis-à-vis le virus. Nous pourrons peut-être assouplir davantage nos restrictions frontalières plus tard, mais nous ne sommes pas encore là», a-t-il répété.

Pascal Bujold, maire de Pointe-à-la-Croix, doit se faire à l’idée: ceux qui se trouvent se son côté de la frontière sont bien loin des préoccupations de Fredericton.

L’élu gaspésien est dans le même bateau que de nombreux résidents de la Baie-des-Chaleurs. Sa propre mère demeure à Dalhousie. Il ne peut donc pas – comme bon nombre de ses citoyens – franchir le pont et aller la visiter. Pourtant, dans cette portion de la Gaspésie, on dénombre bien peu de cas du fameux virus.

«Est-ce que je pourrai aller la visiter avant le mois de novembre? Comme c’est parti là, il se pourrait bien que non. Cette seule pensée me brise le cœur. Et la situation est la même pour les gens du Nouveau-Brunswick qui ont de la famille ici», exprime-t-il.

M. Bujold ne cache pas sa déception. Il aurait aimé que sa région obtienne un statut particulier, que sa communauté soit autorisée à franchir sans encombre le pont. Mais ce n’est pas le cas.

«On espère que ça ne va pas durer aussi longtemps que ce que l’on entend (tout l’été). Car si ça perdure, ça pourrait avoir des impacts économiques majeurs non seulement pour nous, mais pour tous les commerces de Campbellton qui dépendent de nous.»

Le maire croit que la situation pourrait aussi laisser des séquelles entre les communautés. Chose certaine, le malaise et la tension sont déjà bien palpables.

Mal du pays

Comme plusieurs artistes acadiens, la comédienne Isabelle Cyr a dû s’expatrier dans un plus grand centre afin de vivre de son art. Dans son cas, ce centre est l’épicentre de la COVID-19 au pays, Montréal. Chaque été – de la fin mai au début octobre –, elle revient se ressourcer à temps plein, dans le secteur de Cocagne où elle possède une résidence secondaire. Cette année, il semble que ça ne fonctionnera pas.

«On comprend les mesures et la gravité de la situation. Mais ça fait mal au cœur de savoir que je ne pourrai pas revenir chez nous. C’est dur, très dur», a confié l’artiste, visiblement émotive face à cette probabilité de plus en plus réelle.

Cette dernière ne peut toutefois s’empêcher d’être irritée que sa province la classe dans la même catégorie que les touristes de passage.

«Je ne suis pas une touriste qui vient ici louer un chalet pendant deux semaines. Je suis une Néo-Brunswickoise qui possède une résidence, qui paye des taxes sur celle-ci, qui participe à l’économie de sa province et là, on m’empêche d’accéder à ma propriété. Beaucoup de mes compatriotes artistes de l’Acadie sont dans la même situation que moi. C’est très frustrant», souligne-t-elle.

Isabelle Cyr – Archives

Elle se dit pourtant prête à se mettre en confinement volontaire durant 14 jours, soit ce que l’on demande aux résidents de la province qui arrivent de l’extérieur. C’est d’ailleurs le compromis qu’elle préconise, la réflexion qu’elle propose au gouvernement.

«Je n’ai pas envie de mettre personne à risque en ramenant la COVID-19 chez nous, mais il y a sûrement une solution. Je souhaite vraiment que le gouvernement reconsidère sa position, qu’il fasse preuve d’une certaine souplesse. Car en ce moment, je me sens trahi, comme si on m’avait arraché une partie de moi. Se faire dire qu’on ne peut pas rentrer chez soi, c’est vraiment un très mauvais sentiment», ajoute-t-elle.

S’il est en désaccord avec Fredericton sur la nécessité de fermer la frontière aux citoyens gaspésiens vivant à proximité de celles-ci, Pascal Bujold avoue néanmoins comprendre les raisons qui poussent le gouvernement Higgs à être craintif vis-à-vis ses voisins. C’est que la Belle province est de loin la plus durement touchée au pays par la COVID-19. Et si la Gaspésie a été relativement épargnée jusqu’ici, elle risque d’être prise d’assaut au cours de l’été alors que le déconfinement des régions administratives se mettra en branle. Les barrages installés au Bas-Saint-Laurent et à l’entrée de la Gaspésie ne pourront bientôt plus éloigner les citadins des grands centres.

«Jusqu’ici nous, étions isolés. Mais nous ferons désormais partie de l’équation globale, avec tout ce que cela implique. Je peux donc comprendre qu’il y ait certaines réticences du Nouveau-Brunswick à ouvrir ses frontières, car nous en avons nous aussi à ouvrir nos frontières au reste de notre propre province. Ça va se faire malgré tout, et ce n’est pas sans nous inquiéter», indique le maire de Pointe-à-la-Croix.

Celui-ci aurait bien voulu que le confinement régional se poursuivre pour la Gaspésie. Mais ses craintes et celles de nombreux autres élus de sa région n’ont pas été écoutées, tout comme ses doléances à Fredericton sont demeurées lettre morte en dépit d’une invitation du premier ministre Higgs en personne.

«Il a dit lors d’un point de presse d’appeler directement son bureau pour parler de notre cas au lieu de faire appel à des avocats. J’ai appelé la semaine dernière et j’attends toujours un retour d’appel de sa part», déplore-t-il.

M. Bujold, rappelons-le, espère éclaircir l’application de l’Arrêt obligatoire de la COVID-19 aux points frontaliers de Campbellton et Matapédia. Selon lui, le terme «nécessité de la vie» utilisé dans le document laisse place à beaucoup trop d’interprétation par les agents, causant du coup beaucoup de confusion.

Il souhaite toujours un appel… et toujours franchir le pont cet été.

«C’est un manque d’humanisme»

Selon toute vraisemblance, il semble bien que dire adieu à un proche ne soit pas considéré comme une raison suffisante pour franchir la frontière… même pour son conjoint.

La vie de Julie Goudreau de Pointe-à-la-Croix a basculé en mars lorsque son mari, Rodrigue Guitard, est décédé à l’âge de 72 ans. Vendredi, elle devait le mettre en terre à Campbellton, tous deux étant originaires de ce côté-ci de la Restigouche. Les agents de la Sécurité publique au point d’entrée lui ont refusé l’accès et l’ont refoulée. «Enterrer mon mari n’est, semble-t-il, pas un besoin essentiel», explique avec un mélange de chagrin et de colère la veuve en deuil.

Pourtant, tout était prêt. Le cercueil a été sorti. Il devait être mis en terre à 14h.

Elle a aussi attendu ainsi pendant plusieurs heures à la frontière et tenté de parler aux plus hautes instances pour obtenir un droit d’accès. Mais rien n’y fait. Elle avait pourtant le certificat de décès de son mari en sa possession ainsi qu’une preuve des funérailles. Il lui manquait une autorisation à franchir la frontière.

«Il y a un paquet de monde qui passe la frontière tous les jours pour aller se chercher des articles de menuiserie, de plomberie, pour aller à la banque. Il me semble qu’enterrer un mort c’est aussi un besoin essentiel. On est tous des êtres humains avec des émotions, et ici la bureaucratie nous empêche de vivre notre deuil, de dire un dernier au revoir à notre être cher. C’est complètement ridicule, un manque d’humanisme de la part du Nouveau-Brunswick», estime Mme Goudreau.

Ironiquement, elle avait pu passer la frontière sans problème la semaine précédente pour acheter le lot où doit être enterré son défunt mari.

«On me laisse passer pour acheter le lot, mais pas pour l’enterrement. C’est à n’y rien comprendre», s’insurge-t-elle.

Julie Goudreau et sa fille, Mica – Acadie Nouvelle Jean-François Boisvert

Michel Goudreau fut maire de Pointe-à-la-Croix dans les années 1980. C’est aussi le frère de Mme Goudreau. Historien amateur, il a passé une partie de sa vie à tracer le portrait de l’histoire de cette partie de la baie des Chaleurs. Il se désole de voir à quel point on en est venu à manquer de compassion dans la région depuis l’arrivée de ce virus.

«Je suis vraiment furieux de la situation. C’est cruel, du despotisme. Il y a une réflexion importante qui doit se faire. C’est bien beau blâmer la pandémie, mais ce n’est pas elle qui manque de cœur ici. Il y a très clairement une forme d’abus», croit ce dernier.

Au final, le cercueil n’a pas été mis en terre, la cérémonie devra attendre encore un peu.