L’histoire des noirs du Nouveau-Brunswick laissée dans l’ombre

Son fils est noir, a vu le jour à Moncton et parle chiac. Il n’a jamais visité la République Démocratique du Congo (RDC), d’où elle a immigré il y a plus de 30 ans. Phylomène Zangio veut donc qu’il se sente chez lui au Nouveau-Brunswick. Or, elle regrette l’absence de noirs dans le programme scolaire d’Histoire de la province.

«Je veux qu’il soit reconnu et qu’il ait une place. Je ne veux pas qu’il soit étranger et qu’on lui demande d’où il vient, s’exclame-t-elle à propos de son garçon. C’est ça qui m’a poussée à m’informer sur les fondateurs noirs de l’Acadie.»

Mme Zangio a, par exemple, publié sur Facebook un article à propos de Mathieu de Coste. Les historiens A.J.B. Johnston et Gervais Carpin ont raconté que ce personnage a pu être interprète en langue amérindienne sur des navires voyageant le long des côtes de la Nouvelle-France au début du 17e siècle. Ils précisent toutefois que son apparence et ses origines sont incertaines.

Des noirs ont en tout cas travaillé comme esclaves ou affranchis au Nouveau-Brunswick. Leur nombre représentait 10% des Américains loyaux à la Couronne d’Angleterre qui ont fondé la province en 1784, selon le gouvernement provincial.

Leurs descendants ont ensuite subi la ségrégation officielle dans les villes, les écoles, les églises et les salles de bains. Ils ont par exemple pu entrer dans la mairie de Saint-Jean par la porte principale à partir des années 1950 seulement.

«Les lacunes dans l’enseignement vont créer des malentendus, de la discrimination et du racisme», craint Mme Zangio.

Par conséquent, la participante au Mois de l’histoire des Noirs du Canada a effectué de la vulgarisation auprès de nombreux individus. Elle se réjouit de voir maintenant ses amis devenir les ambassadeurs de son savoir.

«Je n’ai pas croisé une seule personne que je n’ai pas pu éduquer», assure-t-elle.

Un autre Néo-Brunswickois originaire de RDC, Olivier Hussein voit l’éducation comme une arme contre le racisme. L’homme de 24 ans relate toutefois avoir dû étudier par lui-même l’histoire des personnes de couleurs au Canada, notamment grâce au Musée de l’immigration du Quai 21 à Halifax. Il est pourtant arrivé à 11 ans dans le système scolaire francophone du Nouveau-Brunswick.

«J’ai suivi des cours d’histoire à l’école, puis à l’Université. On y parlait peu des autochtones et encore moins des noirs», témoigne-t-il.

Le programme néo-brunswickois d’Histoire du Monde au secondaire élaboré en 2006 aborde notamment la colonisation de l’Afrique au 18e et 19e siècle ainsi que la lutte des noirs pour leurs droits aux États-Unis au 20e siècle. Le document n’évoque en revanche jamais les personnes de couleur dans l’histoire du Canada.

«Quand j’étais jeune, je n’ai pas eu le sentiment d’être inexistant, mais je me suis senti délaissé», se souvient M. Hussein.

L’historien Maurice Basque rappelle que les Acadiens ont connu cet état d’âme.

«Quand nous ne nous voyons pas dans un livre d’histoire, ça veut dire que nous ne sommes pas reconnus», explique-t-il.

Enseignement difficile de l’Histoire

Le chercheur affirme aussi la nécessité d’avoir de bonnes connaissances pour interpréter le monde de façon juste. Il a constaté du racisme chez certains Néo-Brunswickois. Il a aussi observé de la surprise chez beaucoup d’entre eux à propos de l’esclavage et de la ségrégation raciale qui ont eu lieu dans leur province, lors de conférences qu’il a données pendant le Mois de l’histoire des Noirs du Canada.

«Quand j’étais à l’école à Tracadie, les noirs étaient en Afrique et on devait les sauver, car ils n’étaient pas chrétiens, s’esclaffe le jeune sexagénaire. Discuter de l’esclavage au Canada est relativement nouveau. Nous voyions ce pays comme une terre d’accueil ouverte.»

M. Basque s’inquiète toutefois de la charge de travail des enseignants. Il pense que la communauté pourrait sensibiliser à la situation des Néo-Brunswickois de couleur, à l’occasion du Congrès Mondial Acadien par exemple.

Il réclame sinon de nouveaux manuels scolaires et la conduite de recherches supplémentaires au préalable.

«Le défi est de raconter comment différents groupes vivent ensemble tout en écrivant un tout digeste pour les enfants, note-t-il en outre. C’est difficile.»