«À l’école, on m’appelait « la sauvage »»

Les disparitions de Rodney Levi et de Chantel Moore, tombés sous les balles de policiers, ont profondément secoué les membres des communautés autochtones à travers la province. Plusieurs souhaitent que ces deux tragédies soient le commencement d’un dialogue sur la question du racisme dont ils se disent victimes.

Rodney Levi, membre de la Première Nation de Metepenagiag, a été mortellement blessé par balle par un agent de la GRC vendredi lors d’une intervention policière. Sa mort survient quelques jours après le décès de Chantel Moore, abattue par un agent de la Force policière d’Edmundston, plus tôt ce mois-ci.

Dimanche soir, une vingtaine de manifestants de la Première nation Esgenoôpetitj – anciennement connue sous le nom de Burnt Church – se sont postés sur le bord de la route 11, près de Néguac, pour faire connaître leur colère et leur incompréhension.

L’initiatrice du rassemblement, Shelby Dedam, avait invité quiconque à participer. «Nous voulions nous rassembler pour soutenir la famille et être entendus. Il y a eu trop de brutalités policières de la part d’agents de la GRC envers notre peuple, nous ne voulons plus être traités comme l’avons été par le passé», mentionne la jeune femme.

Si les nombreux klaxons en signe de soutien ont réchauffé le cœur de Denver Dedam, certaines réactions lui sont restées en travers de la gorge. «Un automobiliste nous a tendu un pouce vers le bas, un autre a crié “fucking native trash”… Je n’arrive pas à comprendre ça, nous avons tous les même sang qui coule dans nos veines!»

Plusieurs ici gardent en mémoire les épisodes de violence de 1999 opposant les pêcheurs de homards micmacs de la première nation de Burnt Church à des pêcheurs non-autochtones de la région.

«Indigenous lives matter», peut-on lire sur la pancarte de la petite Trinity Francis, originaire de la réserve.

Sa maman, Shawna Vienneau, estime que le racisme est encore bien vivant dans la province. Autochtone et francophone, elle confie avoir été victime de stigmatisation au cours de sa scolarité dans la communauté voisine.

«À l’école, il y avait du monde qui m’appelait “la sauvage”, raconte-t-elle. J’aimerais que ça change, je ne veux pas que mes enfants vivent ça eux aussi.»

Les affaires Chantel Moore et Rodney Levi viennent endommager encore davantage les relations entre les peuples autochtones et les forces de l’ordre, estime Shawna Vienneau.

«J’ai grandi avec Rodney. Comment dois-je expliquer à mes enfants que le père de leurs amis a été tué par la police? Si j’appelle la GRC parce que ma sœur a besoin d’aide et que je m’inquiète pour elle, va-t’elle se faire tuer? On n’a jamais eu beaucoup de confiance envers la police. Tout de suite, on n’en a encore moins.»

Un peu plus loin, Dalton Francis observe la jeunesse exprimer sa consternation, une aile d’aigle à la main. L’aîné est conseiller en dépendances pour le centre de réadaptation autochtone Rising Sun, dans la Première nation d’Eel Ground et pour l’établissement correctionnel de Renous.

Selon lui, la Gendarmerie Royale du Canada devrait mieux préparer ses agents à répondre à des situations de crise impliquant des membres de communautés autochtones.

«Les policiers ne nous comprennent pas. Ils ne ne comprennent pas nos enseignements traditionnels. Ils ne comprennent pas notre façon d’agir», lance-t-il.

Dalton Francis, mieux connu sous le surnom «Doc», lance également un appel au calme. «Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai ressenti de la colère en moi. Mais en tant qu’aîné de ma communauté, je dois apprendre à contrôler cette émotion, comprendre et pardonner.»

Nous ne sommes pas ici pour blesser qui que ce soit. Nous sommes ici pour rappeler que la vie est précieuse. Qui que tu sois, d’où que tu viennes, nous sommes tous des frères et sœurs.

Dalton et Natasha Francis affirment qu’un fossé s’est creusé entre les communautés autochtones et les forces de l’ordre. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre