Livres numériques: la pandémie n’a pas fait exploser les ventes

Avec la pandémie, les astres semblaient parfaitement alignés pour que le livre numérique connaisse enfin son heure de gloire. Mais alors que la vie reprend lentement son cours, le bilan des derniers mois est très mitigé dans le milieu littéraire au Nouveau-Brunswick.

À la mi-mars, la chaîne du livre a été bouleversée par la COVID-19. Fermeture des bibliothèques et des librairies, annulation ou report des salons du livre, retards de livraison importants, alouette.

Toutes les conditions semblaient réunies pour que les lecteurs, à court d’options, soient nombreux à donner une chance au livre numérique, un moyen de diffusion qui tarde à prendre son envol.

Certains d’entre eux semblent l’avoir fait en passant par bibliothèques publiques du Nouveau-Brunswick, selon des données obtenues par l’Acadie Nouvelle.
Le nombre de prêts de livres numériques a légèrement augmenté en mars avant de connaître une progression fulgurante en avril. Il est passé de 16 241 en février à 28 949 en avril, soit une hausse de 78,2%.

Il a ensuite diminué légèrement en mai, ce qui a coïncidé avec le déconfinement progressif au Nouveau-Brunswick.

Pendant ce temps, le prêt de livres audio numériques a connu une croissance marquée, mais beaucoup moins impressionnante. Il est passé de 7102 en février à 8805 en avril, soit une hausse de 23,9%.

Des efforts de promotion

Ella Nason, la directrice des services à la clientèle et des opérations du Service des bibliothèques publiques du N.-B., affirme que des efforts ont été faits depuis le début de la pandémie pour promouvoir les livres numériques.

«On a fait une collection spéciale pour promouvoir la poésie en avril. On a aussi fait la promotion des livres qui touchent au jardinage et à la production de nourriture. C’était en lien avec le temps de l’année, mais c’était aussi un sujet important pour la population en ce moment (en temps de pandémie)», dit-elle en entrevue avec l’Acadie Nouvelle.

Elle ajoute que les catégories de livres numériques qui ont été les plus prisées de-puis le début de l’année sont les romans de suspense, les bouquins sentimentaux et les romans historiques.

Malgré leur popularité depuis le début de la pandémie, les prêts de documents électroniques demeurent marginaux dans le réseau et ils n’arrivent pas à la cheville des livres papier.

Avant la pandémie, ils ne représentaient qu’environ 10% des prêts totaux, selon Mme Nason.

Peu de retombées pour les éditeurs néo-brunswickois

Si les bibliothèques publiques du Nouveau-Brunswick ont vu une augmentation importante de l’intérêt pour les livres numériques, les éditeurs locaux attendent encore la manne.

C’est ce que rapporte Marie Cadieux, directrice littéraire et générale des éditions Bouton d’or Acadie (une maison d’édition jeunesse basée à Moncton) et présidente du Regroupement des éditeurs franco-canadiens.

Lorsque l’Acadie Nouvelle l’a contactée, elle a pris des nouvelles de ses confrères et consoeurs d’un peu partout au pays. Il lui ont presque tous dit la même chose: la pandémie n’a pas fait exploser leurs ventes de livres numériques.

«Pas du tout. Il y a un éditeur en Ontario qui m’a dit que oui. Mais tous les autres, la réponse est essentiellement que non. (“..) Dans notre cas, on n’a pas vu non plus de hausse marquée.»

Elle raconte cependant que Bouton d’Or Acadie ont récemment conclu une entente avec le ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance du Nouveau-Brunswick.

Grâce à cette entente, 500 familles pourront avoir accès à un bouquet de 50 livres numériques de la maison d’édition. Le nombre de codes d’accès avait d’abord été fixé à 250, mais ils ont tous trouvé preneurs en quelques jours, dit-elle.

«On voit ça comme un projet pilote qui va peut-être faire des petits. On ne sait pas ce qui va se passer en septembre, on sait qu’il y a de plus en plus d’intérêt pour l’usage du numérique dans les écoles.»

Pas plus que 2% ou 3% des ventes

Le directeur des Éditions Perce-Neige (une maison basée à Moncton qui publie entre autres de la poésie) Serge Patrice Thibodeau, abonde dans le même sens.
Ses ventes de livres numériques n’ont pas décollé depuis le début du confinement. De toute manière, dit-il, ce format «n’a jamais fonctionné» et ne représente que 2 ou 3% de ses ventes.

La seule maison d’édition néo-brunswickoise qui sort du lot est Goose Lane Editions, basée à Fredericton.

Son éditrice, Susanne Alexander, rapporte «une augmentation intéressante» de la vente de livres numériques depuis le début de la pandémie.

«Malheureusement, les ventes de livres traditionnelles ont diminué pendant cette même période par une marge énorme», note-t-elle.

Le livre numérique, un format mal aimé

Mais pourquoi les éditeurs acadiens vendent-il si peu de livres électroniques, même en temps de pandémie et de confinement? L’Acadie Nouvelle a posé la question à deux d’entre eux.

Ces bouquins sont pourtant vendus un peu partout sur le web, d’Amazon à la chaîne Chapters, en passant par la plateforme Les Libraires (gérée par une coopérative de librairies indépendantes).

Marie Cadieux, de Bouton d’or Acadie, pense que cette faible popularité des oeuvres acadiennes s’explique par plusieurs choses.

«Il y a des genres qui ont bien fonctionné. Des gros polars, des best sellers, des livres de vacances, le genre de choses que l’on amène à la plage. (…) Je pense que ceux qui avaient un petit goût ou une petite propension, un intérêt à lire de façon électronique, sont sans doute passés par les bibliothèques publiques», dit-elle.

Le livre numérique, qu’on a longtemps vu comme une technologie qui allait révolutionner l’industrie, n’a donc pas fait un flop sur toute la ligne.

«Mais je te dirais que la majorité des éditeurs canadiens indépendants – qui ne sont pas des grandes chaînes ou des filiales de multinationales – ne sont pas là-dedans. On est dans les auteurs, le littéraire, le développement culturel. Et ces livres-là peinent à faire leur place dans les grands réseaux de revente, comme Amazon par exemple.»

Elle note que les gros joueurs tels qu’Amazon ne mettent pas en vedette les oeuvres de petits éditeurs indépendants. On ne tombe à peu près jamais dessus par hasard et il faut connaître le titre ou le nom de l’auteur pour les trouver.

Selon Marie Cadieux, les livres jeunesse – la spécialité de la maison d’édition qu’elle dirige – font partie des oeuvres qui n’ont pas le même cachet lorsqu’ils sont consultés sur une liseuse (Kobo, Kindle, etc.) ou une tablette (iPad, Surface, etc.)

«Tout le monde veut se coller avec un livre sur le sofa ou dans le lit le soir. Les enfants veulent avoir un livre entre les mains, tourner les pages. Puis en jeunesse, vraiment, ça ne lève pas. Les chiffres sont très parlants dans ce sens-là. Et c’est partout dans le monde, en France, aux États-Unis; le livre jeunesse en numérique traîne de la patte.»

Serge Patrice Thibodeau, des Éditions Perce-Neige, comprend lui aussi pourquoi les lecteurs sont nombreux à bouder le livre numérique. Il s’est déjà laissé tenter mais n’a pas accroché.

«Moi-même, c’est un format que je n’aime pas beaucoup. (…) J’ai acheté deux romans et je ne les ai jamais terminés. Si je les avais achetés en papier, je suis sûr que j’aurais passé à travers en deux jours.»

Marie Cadieux explique pour sa part que même si les conditions semblaient réunies pour que l’achat de livres numériques explose pendant le confinement, il ne faut pas oublier que bon nombre de personnes ont fait du télétravail pendant cette période et n’avaient pas nécessairement le goût de se taper plus de temps d’écran après le boulot.

«Les gens ont passé beaucoup de temps devant leurs écrans, ceux qui font du télétravail ont été dans des conférences vidéo constamment.»

Serge Patrice Thibodeau est du même avis. «On les lit avec des tablettes, des téléphones, des ordinateurs. Quand on a passé une journée à travailler à l’ordinateur, on n’a pas envie de s’installer dans son lit avec une tablette ou même un portable.»

C’est sans parler de l’aspect sensoriel du livre papier. «Le livre numérique, c’est froid, ce n’est pas ergonomique, on ne peut pas le montrer aux gens qui nous visitent à la maison, on ne peut pas laisser trainer le livre pour impressionner nos amis.»