Excursions près de chez vous: fascinante île Partridge

NDLR: Le tourisme sera local cet été. Notre journaliste Simon Delattre vous propose donc d’embarquer dans un périple à travers la province. Il amène avec lui sa curiosité, son goût pour les rencontres et une envie de découvrir les trésors méconnus du Nouveau-Brunswick.

Immense cimetière aux tombes anonymes, première station de quarantaine en Amérique du Nord, avant-poste militaire délabré et lieu d’exploration pour les jeunes aventuriers… l’île Partridge est un territoire à part, aux facettes multiples et à l’histoire sombre mais captivante. Aujourd’hui, je pars y mettre les pieds pour la première fois.

Depuis 2017, l’entreprise River Bay Adventures est autorisée par Pêches et Océans Canada à y amener des visiteurs lors de tours en kayak. Soyez prévenus: il s’agit du seul moyen légal de se rendre sur place.

Cela ne freine pas les curieux de venir explorer régulièrement l’endroit situé à l’entrée du port de Saint-Jean, en empruntant la digue en enrochement qui relie l’île à la côte. Un chemin plutôt périlleux et exigeant physiquement qui demande de sauter d’un rocher à l’autre sans se blesser.

«You’re going to die in there», ces mots pulvérisés sur la roche m’accueillent à mon arrivée sur le rivage de Partridge Island. Pour accéder à la partie supérieure, il me faut gravir une paroi rocheuse à l’aide de cordages installés par d’autres intrus avant moi.

L’île se dévoile alors. Il règne ici une atmosphère post-apocalyptique: la plupart des bâtiments ont subi la loi du temps et la végétation a pris possession des lieux.

En me dirigeant vers le sud, j’atteins d’abord un poste d’observation bétonné, première pièce d’une série de structures défensives érigées lors de la Seconde Guerre mondiale. Face à lui se trouvent plusieurs postes d’artillerie qui devaient défendre la ville contre d’hypothétiques attaques de sous-marins allemands.

Aucun édifice n’est vierge de graffitis et des feux de joie ont ravagé plusieurs intérieurs. Sur le sol, quelques condoms et des cannettes de bière vides rappellent que le site historique laissé à l’abandon est devenu un terrain de jeux pour la jeunesse de Saint-Jean.

Surplombant ce décor insolite, une croix celtique de 12 mètres rend hommage aux 600 immigrants irlandais inhumés dans une fosse commune sur l’île.

Cette croix celtique a été érigée en 1927 par un homme du nom de George McArthur. Son corps est enterré à la base du monument. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

En 1847, 2000 Irlandais fuyant la Grande famine y ont été placés en quarantaine pendant l’épidémie de typhus. Pour bon nombre d’entre eux, les hôpitaux de «l’île d’Émeraude» furent tout ce qu’ils virent du Nouveau-Monde.

Quelques minutes plus tard, je fais la rencontre de deux jeunes hommes qui n’en sont pas à leur première visite.

«Je viens ici presque chaque semaine, c’est un bon exercice et il y a toujours des choses à découvrir», rapporte le premier.

«Quand je suis sur l’île, je me sens coupé du monde», renchérit le second.

J’accepte de les suivre dans les souterrains, vestiges oubliés de la guerre. Nos lampes de poche éclairent des couloirs étroits qui nous conduisent jusqu’à diverses salles autrefois destinées au stockage de vivres et de munitions.

Certains murs sont en partie effondrés. Au-dessus de nos têtes, la rouille a dévoré les canalisations.

De retour à l’air libre, j’accompagne les deux explorateurs jusqu’à l’extrémité sud de l’île. C’est là que l’historien Harold Wright a créé un cimetière à partir d’ossements récupérés aux alentours. Plusieurs stèles y ont été installées en mémoire des centaines d’immigrants catholiques, protestants et juifs ayant été enterrés dans les six cimetières de l’île.

L’endroit offre aussi une vue privilégiée sur la baie de Fundy, théâtre du ballet des cargos et autres immenses pétroliers. L’agitation du port et de la ville est désormais bien loin. Le bruit des vagues sur la roche m’apaise.

Cette batterie d’artillerie est postée au sommet d’une falaise érodée par les puissantes marées de la baie de Fundy. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

En cheminant vers le nord, je suis surpris d’apercevoir une bouche d’incendie partiellement cachée par les hautes herbes. Un peu plus loin, ce qui était autrefois un petit rosier planté au bord d’une maison forme aujourd’hui un immense buisson épineux.

L’île Partridge sert toujours de base d’opérations pour la Garde côtière, mais seuls le phare et l’héliplateforme sont encore entretenus. Du quai qui servit pendant des décennies aux gardiens de phare et aux pêcheurs, il ne reste que quelques poteaux de bois, de la corde et des briques éparpillées.

C’est là que Jim Donahue de River Bay Adventures accoste son kayak pendant la saison estivale.

«Il y a une tonne d’histoires à raconter et la vue sur Saint-Jean est spectaculaire», souligne-t-il.

«Pour les gens que j’accompagne ici, c’est un moment d’excitation qui permet d’évacuer le stress!»

Le guide Jim Donahue veille au ramassage des détritus lors de ses visites sur l’île d’Émeraude. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Avec l’aide de l’association ACAP, le guide organise chaque année le nettoyage de l’île. Jim Donahue tente aussi de développer le potentiel touristique de ce lieu unique.

Beaucoup ignorent par exemple que c’est ici qu’a été installée la première corne de brume à vapeur en 1859, rappelle-t-il. Inventé par Robert Foulis, un immigrant écossais installé à Saint-Jean, cet instrument de signalisation maritime automatisé émettant des signaux sonores par temps de brouillard a permis d’éviter bien des naufrages et de sauver bien des vies.

Seulement, les excursions en bateau vers le site historique n’ont plus court depuis 1995, lorsque le petit musée de l’île a fermé.

Les efforts pour faire de l’endroit une destination touristique n’ont pas porté fruit. Une étude de 2014 commandée par le gouvernement fédéral avait conclu qu’il en coûterait entre 27 et 40 millions $ pour créer un chemin sécuritaire jusqu’au rivage. Rien n’a bougé depuis.

Bilan des courses: l’île Partridge reste aujourd’hui un trésor négligé de l’histoire du Canada.