Excursions près de chez vous: Voir Miscou et frémir

NDLR: Le tourisme sera local cet été. Notre journaliste Simon Delattre vous propose donc d’embarquer dans un périple à travers la province. Il amène avec lui sa curiosité, son goût pour les rencontres et une envie de découvrir les trésors méconnus du Nouveau-Brunswick.

Dimanche, 10h. L’odeur de la mer flotte sur le quai de Shippagan. Le temps est radieux et le déchargement du crabier Yvon Daniel III va bon train.

Jean-Marc Mallais, un policier à la retraite, lance les consignes à son équipe sous l’oeil attentif d’un maître peseur. Autour de lui, une douzaine d’hommes s’affairent à trier et déplacer les crustacés. Les gestes sont rapides, assurés. La concentration est totale mais les blagues fusent. Sortant du poste radio, La Ballade des gens heureux couvre à peine ce joyeux brouhaha.

L’ambiance était décontractée sur le quai de Shippagan. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

L’ambiance était décontractée sur le quai de Shippagan. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

L’ambiance était décontractée sur le quai de Shippagan. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
L’ambiance était décontractée sur le quai de Shippagan. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Ruisselant de sueur, Éphrem Ward réceptionne les caisses soulevées par la grue du bateau. «Je n’arrête pas, s’amuse-t-il. Dès que ça termine, je pars manger un bout avant le prochain déchargement!»

À côté de lui, ses compères déversent des centaines de crabes dans de grands bacs de stockage, puis recouvrent la cargaison de glace pilée. La cale n’est pas pleine ce matin: les fermetures de zones de pêche ont compliqué la tâche de l’équipage qui commence à manquer d’endroits où placer les casiers.

En seulement 75 minutes, l’affaire est pliée. Près de 30 000 livres de crustacés ont pris la route de l’usine des Pêcheries Belle Île. Je n’avais jamais vu autant de crabes défiler sous mes yeux.

Éphrem Ward sue à grosses gouttes en réceptionnant les bacs remplis de crabes. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Éphrem Ward sue à grosses gouttes en réceptionnant les bacs remplis de crabes. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Éphrem Ward sue à grosses gouttes en réceptionnant les bacs remplis de crabes. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

«Ça prend des gars d’expérience, et j’ai une bonne équipe», s’exclame Jean-Marc Mallais. Le contremaître de 74 ans termine sa 31e saison de pêche dans la Péninsule. Il attend toujours avec autant d’impatience le départ des crabiers au printemps.

«Je me donne encore une autre année, si la santé va bien!»

Jean-Marc Mallais espère pouvoir vivre une dernière saison de pêche l’an prochain. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Alors que l’activité faiblit sur le quai, je m’envole vers le bout du bout de la Péninsule. Après avoir traversé le pont fatigué de Shippagan-Lamèque, je choisis de longer la côte de l’île par l’est.

La planche volante de Denis

À hauteur de Pigeon Hill, la vue d’une voile de kitesurf dansant près du rivage me décide à passer du temps sur la plage. J’observe alors Denis Albert, accroché à sa planche hydroptère, s’adonner à son sport de glisse favori.

Les résidents de Pigeon Hill ont un goût prononcé pour la décoration de leur terrain. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Lorsque le vent se prend dans la voile, l’acrobate de la mer file à vive allure tandis que la planche n’est plus en contact avec la surface de l’eau et semble voler au-dessus des vagues.

«C’est un paradis qu’on a ici, les sensations sont superbes», s’extasie Denis Albert en sortant de l’eau.

Le kitesurfeur Denis Albert s’émerveille des conditions de glisse le long des îles de la Péninsule. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Le kitesurfeur Denis Albert s’émerveille des conditions de glisse le long des îles de la Péninsule. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Le sentiment de liberté, l’envie de se dépenser physiquement ont alimenté sa passion pour la discipline. Après avoir visité les spots du Brésil, de la Floride et de la Caroline du Sud, il assure que la Péninsule n’a rien à leur envier. Le sourire jusqu’aux oreilles, le résident d’Edmundston vante les «conditions de classe mondiale» qu’offrent les îles Lamèque et Miscou aux kitesurfeurs.

«Tu as des vents puissants qui vont dans toutes les directions, tu as tous les types de plan d’eau et de vagues, et très peu de population. Tu ne retrouves pas tout ça dans beaucoup d’endroits!»

Sur la dune de Pigeon Hill, je tombe par surprise sur une ancienne de l’Acadie Nouvelle, Denise Godin, plongée dans la lecture en bord de mer. Elle me propose alors de l’accompagner jusqu’au phare de Miscou et nous voilà partis en direction de l’île.

Moment de tranquilité sur la dune de Pigeon Hill. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

De l’autre côté du pont, nos estomacs nous commandent de faire halte à La Terrasse à Steve. Pieds dans le sable, burger de pétoncles dans les mains, j’admire les allées et venues des homardiers sur le quai. «On voit de plus en plus de femmes sur les bateaux», remarque Denise.

La Terasse à Steve, sur l’île Miscou. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Denise Godin admire les allées et venues des bateaux de pêche depuis la Terrasse à Steve. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Le homard bleu de Camille

Rassasié, je pars à la rencontre du propriétaire des lieux, Steve Bezeau, occupé à vider les piscines installées à l’arrière de son restaurant. Il achète quotidiennement environ 15 000 homards qui, pour la plupart, seront vendus aux poissonneries et usines de transformation.

«Je ne travaille pas, je m’amuse! Je suis en plein air, au soleil, avec ma femme, ma fille, mes amis… Je ne m’imaginerais pas être ailleurs», lance l’enfant de l’île Miscou.

Steve Bezeau vend ses caisses de homards aux usines de la région et en fait profiter la clientèle de son restaurant. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Sa fille, Camille, vérifie le contenu des casiers puis les charge sur un convoyeur.

«Je le vois faire depuis que je suis toute petite, j’avais envie d’apprendre cet été», souffle-t-elle. Bientôt, elle et son frère reprendront l’entreprise.

Camille n’a pas de mal à faire sa place dans un monde longtemps dominé par les hommes. «Je me sens aussi capable que les autres», assure la jeune femme en salopette orange.

Je l’accompagne jusqu’à l’aquarium à l’arrière du restaurant, où elle me présente la curiosité du moment: un homard bleu ressorti des casiers du pêcheur Raymond Lanteigne. Fabuleux!

Camille Bezeau découvre le travail sur le quai en prêtant main-forte à ses deux parents. Les scientifiques estiment qu’un homard sur deux à trois millions est de couleur bleue. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Camille Bezeau découvre le travail sur le quai en prêtant main-forte à ses deux parents. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Le moteur redémarre et Denise m’offre une visite de l’île, là où les terres sablonneuses côtoient les tourbières. Membre du Club des naturalistes de la Péninsule acadienne, elle arpente la région depuis des années en quête de l’oiseau rare.

«C’est l’endroit rêvé pour les ornithologues», commente celle qui y a répertorié pas moins de 247 espèces à l’aide de ses jumelles. «Oh! Regarde Simon, ça c’est un urubu à tête rouge!»

Nous voilà finalement au bout du monde. Le phare de Miscou se dresse devant nous, emblématique, incontournable. Après ce bon bol d’air pur, il est temps de prendre le chemin du retour.

Je ne pouvais pas quitter la Péninsule sans me rendre au pied du phare de Miscou pour la première fois: – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

La forge rougeoyante de Régis

Je ne résiste pas à l’envie de jeter un coup d’oeil dans l’atelier de Régis Haché à Losier Settlement. «Ici, le feu est toujours allumé, j’adore la chaleur, l’ambiance», confie le forgeron autodidacte.

En actionnant la manivelle d’une souffleuse, il fait danser les flammes et rougir le charbon dans un coin de la pièce. L’artisan dépose ensuite une tige de métal dans la braise qu’il pourra bientôt modeler à sa guise.

Cela fait cinq ans que Régis Haché a quitté son emploi pour devenir forgeron, à Losier Settlement. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Cela fait cinq ans que Régis Haché a quitté son emploi pour devenir forgeron, à Losier Settlement. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Cela fait cinq ans que Régis Haché a quitté son emploi pour devenir forgeron, à Losier Settlement. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre
Cela fait cinq ans que Régis Haché a quitté son emploi pour devenir forgeron, à Losier Settlement. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Rien ne le passionne autant que de créer, entre le marteau et l’enclume, des pièces en tous genres. En témoigne la multitude de tisonniers, poignées et autres crochets en métal suspendus au plafond, résultat de cinq années de travail.

«Il n’y a pas une pièce pareille, clame Régis Haché. Quand j’arrive dans mon atelier le matin, je ne sais pas ce que je vais créer, c’est cette liberté qui me plait.»

Autrefois, chaque village avait son forgeron. Régis Haché est fier de faire perdurer un métier presque disparu, même s’il peine à vendre ses produits. Pas de quoi le décider à fermer boutique pour de bon.

«Quand tu aimes ce que tu fais, ça n’a pas de prix!»