Excursions près de chez vous: les oubliés du comté de Kent

Pour la dernière étape de ce périple, je décide de contourner les attractions touristiques les plus connues, et pars passer du temps dans les communautés acadiennes isolées du territoire qui sépare Miramichi de Bouctouche.

Je me trouve 40 kilomètres à l’est de la route 11 et l’accent unique de Baie-Sainte-Anne vient me chatouiller les oreilles. Situé à l’extrémité sud-est est de l’estuaire de la rivière Miramichi, le village reculé reçoit rarement la visite de touristes et de journalistes.

Devant la caserne, je rencontre l’incontournable Ligouri Turbide. Ce dernier cumule les casquettes de pêcheur de homard, de président de DSL et de chef pompier.

Je découvre un homme plutôt pessimiste sur l’avenir de Baie-Sainte-Anne. Le portrait qu’il me dresse est assez sombre: la population vieillit, l’école se vide, les jeunes désertent la région et la Coop croule sous les dettes.

Ligouri Turbide a vu son village se dépeupler au fil des ans. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

«Il n’y a rien pour retenir les jeunes ici. Si tu ne veux pas travailler sur un bateau, dans une shop à poisson ou dans la tourbe, il n’y a pas grand-chose pour toi», soupire Ligouri Turbide. Pour combien de temps la dernière station-service et la dernière épicerie resteront-elles ouvertes? Trouvera-t-on encore des pompiers volontaires dans dix ans?

Je laisse ce grand bénévole à ses questionnements pour me mettre en quête des repères marquants de la région. En continuant vers l’est vous tomberez bientôt sur le monument du Désastre d’Escuminac, érigé par le sculpteur Claude Roussel en hommage aux 35 pêcheurs emportés par un ouragan au printemps de 1959.

Le phare de la pointe d’Escuminac reste un outil précieux pour les pêcheurs du coin. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Un chemin de terre vous mènera ensuite jusqu’à la réserve naturelle d’Escuminac, l’une des dernières aires où le pluvier siffleur peut nidifier et élever ses petits sans risque d’être dérangé. Vous échouerez au pied du phare, perdu au bout d’une pointe dénudée et plate.

Plus au sud, je fais la découverte d’un village peut-être encore plus méconnu. Pointe-Sapin, qui comptait 627 habitants quinze ans plus tôt, n’abrite plus que 477 âmes aujourd’hui. L’exode rural a frappé: l’école a fermé en 1996 et il n’y a plus d’équipe de hockey depuis bien longtemps.

Le phare de la pointe d’Escuminac reste un outil précieux pour les pêcheurs du coin. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

«Notre défi, c’est qu’on est loin de tout ici. La création du parc Kouchibouguac nous a un peu coupés du monde», mentionne Jean-Charles Daigle, le président du DSL.

Optimiste, le jeune homme n’a pas l’intention d’abandonner sa vue sur l’océan. Il rêve plutôt d’y développer des sites d’hébergement.

«On a treize kilomètres de plage, je pense qu’il a du potentiel pour développer le tourisme par ici! Je crois que les gens des grandes villes vont commencer de plus en plus à chercher des coins tranquilles… Si tu as de l’imagination, tu peux toujours trouver de quoi à faire!»

La communauté ne manque en tout cas pas de travail. Les ateliers de DJ Marine tournent à plein régime et font vivre une quarantaine d’employés. On y fabrique des casiers à homard et des bateaux de pêche en fibre de verre tout au long de l’année.

Après une visite éclair, je regagne la route 11. Si les constructions à l’abandon vous intriguent, vous serez peut-être tentés de jeter un coup d’oeil au barrage désaffecté de Kouchibouguac Village.

Construit en 1917, il ne produit plus d’électricité depuis 1953 et sert désormais de support d’expression aux amateurs de graffitis.

Le barrage abandonné de Kouchibouguac, un autre vestige du passé de Kent-Nord. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Une fois que vous aurez dépassé Richibouctou, je vous suggère de faire un détour par Cap-Lumière. Vous pourrez y admirer le phare de la pointe de Richibouctou, qui se dresse sur une haute falaise surplombant le détroit de Northumberland.

Acadie Nouvelle: Simon Delattre

Conrad LeBlanc, copropriétaire du camping voisin, s’inquiète pour la survie de la charmante structure de bois bâtie en 1864.

«Les grandes marées grugent la roche, je dirais qu’on a perdu environ 30 pieds depuis 2012. Aujourd’hui, le phare est prêt à tomber!»

Plus à l’ouest, vous pourrez faire un tour dans la salle de dégustation du vignoble de Richibucto River. J’y fais la rencontre d’Alan Hudson absorbé par l’entretien de jeunes pieds de vigne.

«Au Canada Atlantique, personne ne fait pousser le raisin plus au nord qu’ici», clame-t-il fièrement.

Il y a quinze ans, cet ancien producteur de fraises a transformé son terrain en un vignoble de 20 acres. On y fait pousser des plants hybrides capables de survivre aux rudes hivers du Canada.

Le domaine de Richiboucto River compte 21 variétés de vignes, dont le Maréchal Foch, l’Acadie Blanc et le Marquette. – Acadie Nouvelle: Simon Delattre

«La saison est très courte, le raisin a peu de temps pour se charger en sucre et ça donne un vin très acide. Le climat est notre principal défi, si la température descend sous les 25-30 degrés Celsius, ça peut endommager sérieusement les bourgeons», explique son fils Derek, en se servant un verre de Frontenac Reserve, son vin fortifié favori.

«Être vigneron, c’est un peu comme être un chef qui mettrait toute une année à préparer son plat!»

Le jeune connaisseur prédit de beaux jours pour la naissante industrie du vin, alors que le climat se réchauffe et que les nouvelles générations s’intéressent de plus en plus à l’artisanat viticole.

«D’ici quelques années, vous verrez des vignobles pousser un peu partout par ici. Il y aurait toute une destination touristique à développer!»