Savez-vous cueillir des fraises… à la mode COVID-19?

On sait planter des choux à la mode de chez nous. Mais on sait aussi cueillir des fraises à la mode COVID-19!

L’Acadie Nouvelle a profité d’un magnifique vendredi ensoleillé afin d’effectuer son pèlerinage annuel dans les fraiseraies de la Péninsule acadienne. Pas seulement pour voir si les baies sont nombreuses et juteuses en ce début de saison, mais aussi pour observer le comportement des amateurs en cette période de distanciation et de mesures sanitaires.

Et force est d’admettre que dans les champs, il n’y a pas de masques. Les gants sont rares. La distanciation est là, mais pas tout le temps. Sauf que tout le monde est heureux et il le serait encore davantage si les fruits étaient plus gros!

Il est 9h. La paille séparant les sillons est encore humide des orages de la veille dans les champs des Légumes Chez Reno, à Grande-Anse. Il ne fait pas encore trop chaud. Les plants sont verts et feuillus. On fouille un peu et on aperçoit des fruits mûrs et d’autres en attente.

Au stand, Sonia LeBlanc nous attend avec sa visière en plexiglas. Le désinfectant est bien en vue, tout comme les consignes de la Santé publique.

Sonia LeBlanc, au stand d’accueil de l’autocueillette des Légumes Chez Reno, à Grande-Anse. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

Mathis nous accompagne jusqu’au lieu de l’autocueillette. Il y a une allée pour l’allée et une autre pour le retour. Pas de croisement.

«On limite à une personne ou une famille par rangée. Pas mal tout le monde suit les règles», nous dit-il en désignant l’endroit où on peut aller à la rencontre de quelques clients.

Diane Cormier, de Caraquet, en est à sa première visite de la saison. Elle se posait bien des questions sur comment tout cela allait être géré avec la COVID-19. Elle a été rapidement rassurée.

«Ça ne m’inquiétait pas nécessairement pour les fraises, mais ce qui m’inquiète, c’est de voir des gens qui ne prennent pas ça au sérieux. C’est peut-être parce que nous n’avons pas eu de cas. Il ne faut pas prendre ça à la légère.»

Paul Doiron, de Bertrand, remplit son bol en stainless. De temps à autre, il met une fraise dans sa bouche. Elles sont bonnes et bien sucrées, se réjouit-il.

Paul Doiron n’a pu résister à goûter une fraise. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

«Je vérifie si je suis trop proche des autres, argue-t-il. Je prends mon temps. Mais c’est bien organisé ici et personne n’est sur les autres.»

Claudine Pouliot, de Caraquet, a trouvé le truc: un contenant dans un panier à linge. C’est plus facile à transporter avec 30 livres de fruits, affirme-t-elle.

«La COVID? Ça ne m’inquiète pas du tout ici. Il n’y a pas de cas dans la région et les gens font attention. Il suffit de respecter les règles, se laver les mains, garder nos distances… Et aller aux fraises nous permet de prendre de l’air frais.»

Claudine Pouliot montre une belle poignée de fraises. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

En route pour la ferme Avila Rioux, à Hacheyville. Il fait encore plus chaud, mais personne ne se plaint. Les bols sont pleins, la cueillette est très bonne.

Lucille et Laurier Duguay ont avec eux quatre gros contenants remplis de belles fraises rouges. Elles seront gelées pour l’hiver ou encore mises en pot.

«Nous avons chacun notre sillon. On n’est pas proche des autres. On a pu cueillir sans problème, les consignes ne nous ont pas ralentis. J’avais mes gants pour ramasser aussi», nous dit Lucille.

Lucille et Laurier Duguay avec leur cueillette de fraises à Hacheyville. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

Laurier a bien hâte de faire ses conserves. Un pot par semaine, calcule-t-il. Le coronavirus ne l’empêchera pas de se sucrer le bec.

«On a attendu un peu pour payer, mais on attend que le monde passe. Ce n’est pas bien grave. La préposée ne touche pas nos plats. C’est bien», note-t-il.

Katia Noël et Megan Robichaud, de Hacheyville, ont seulement voulu ramasser un petit plat pour dessert. C’était leur deuxième visite. À la première en début de semaine, il y avait beaucoup de monde et les fraises étaient énormes, jurent-elles.

«Je ne vois pas vraiment de problème, soutient Katia. On attend notre tour pour payer, même si c’est un peu plus long. On est habitué aux consignes depuis la mi-mars. Pas besoin de grandes affiches pour nous les rappeler.»

«À la maison, on va laver nos fraises… mais pas avec du Purrell!», ajoute-t-elle en riant.

Il est midi aux Délices de la fraiseraie à Village Blanchard. Il y a foule dans les allées, mais les baies sont peu nombreuses en cette deuxième demi-journée d’ouverture.

«Ça pourrait être mieux, car il n’y en a pas beaucoup, constate Marie-Jeanne Cormier, dont le plat est à moitié plein. Pour la COVID, je suis seule à ramasser dans mon sillon et on garde nos distances. Ça m’a beaucoup inquiétée au début et on a été confiné à la maison. Ça fait du bien de sortir un peu!»

Car, comme l’a dit cet autre cueilleur qui n’a pas voulu se nommer, COVID-19 ou pas, on aime les fraises et il faut bien se nourrir, non?

Clara Comeau, 4 ans, et son frère Landon, 6 ans, dégustent quelques fraises. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

Le gel a fait plus mal que la COVID-19 dans les fraiseraies

«J’aimerais bien blâmer la COVID-19…»

Joël Rioux circule d’un sillon à un autre dans ses champs des Délices de la fraiseraie, à Village Blanchard. Les fruits sont peu nombreux et la saison s’annonce difficile.

Joël Rioux, des Délices de la fraiserie à Village Blanchard. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

Pas en raison de la COVID-19, sur qui il aurait par contre bien apprécié jeter la faute. Plutôt parce qu’il y a eu une gelée tardive, au début de juin, suivi d’une sécheresse au pire moment de croissance des plants.

«On ne s’en va pas sur une grosse récolte, observe-t-il. La gelée et la sécheresse ont affecté le rendement. Les premières fleurs ont été perdues. Ce sont elles qui donnent les fraises les plus grosses. Normalement, on a 16 acres de culture. Cette année, on n’en a que cinq.»

Et la COVID-19? Pour l’instant, c’est peut-être le moindre de ses soucis. En fait, il estime que ça se passe plutôt bien, même s’il refuse de vouloir jouer à la police devant ses cueilleurs.

«Le monde critique pour les fraises, mais pas pour la COVID, signale-t-il. La province nous a envoyé un document de cinq pages de consignes à suivre. Faut pas toucher les fraises qu’on ne ramasse pas, faut pas les manger sur place… C’est impossible de faire la police et faire respecter tout ça. Et les gens ne seraient pas heureux.»

Eugène Chiasson conduit son tracteur. Un employé est assis sur la déherbeuse automatique, qui sert à nettoyer ses nouveaux plants. En ce vendredi, les champs des Serres Chez Eugène de Lamèque sont fermés, le temps de se revigorer pour une autre journée de récolte, samedi.

Eugène Chiasson, des Sergges Chez Eugène de Lamèque, conduit le tracteur avec un employé affecté à la déherbeuse automatique. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

«On a perdu notre première semaine à cause de la gelée du 9 juin, déplore-t-il. On a perdu nos plus grosses. On va avoir une plus petite année. En 2018, il a fait trop chaud. L’an dernier, on a dû se relever de la sécheresse de 2018. Et cette année, c’est le gel.»

La mise en place des consignes de sécurité dans les champs à Lamèque est plus stricte qu’ailleurs. Aucun contenant de particuliers n’est accepté, à moins que ce soit des plats en plastique de côtelettes. On limite le nombre d’autos sur le site à 15 à la fois, on fait payer à l’avance et on garde un sillon libre entre deux cueilleurs, explique M. Chiasson, qui prend la menace covidienne très au sérieux.

«Nous avons eu des instructions et nous les suivons le plus possible. Les gens comprennent et ils sont patients. Ils sont respectueux aussi. Jeudi, je n’en ai eu qu’un qui a tourné de bord», a-t-il constaté.

Paul-Émile Rioux poursuit le travail entamé par son père Avila il y a plus de 60 ans à Hacheyville. Ses fraises sont belles, malgré un peu trop de pluie récemment, évalue-t-il. Lui aussi a tenu à bien afficher les consignes à l’entrée de son champ d’autocueillette.

«On accepte les plats des particuliers, mais on ne leur touche pas. Ça prend plus de temps, mais les gens sont gentils. C’est facile de ce côté, parce qu’ils sont habitués. On a une bonne coopération. Je donne l’information, mais je ne joue pas à la police. À la campagne, on a cette chance de pouvoir sortir et de bouger un peu», exprime-t-il.

Sonia LeBlanc, des Légumes Chez Reno de Grande-Anse, ne se départit pas de son masque en plexiglas et de ses gants.

«On n’a pas besoin d’insister sur les consignes. On n’a pas besoin de faire de la discipline ni de faire la police. Les clients arrivent, se lavent les mains, vont dans les champs en suivant les directions. On n’a pas eu de commentaires négatifs, même s’ils aimeraient de plus grosses fraises. Mais ça, c’est la nature.»