DOSSIER: À la pêche aux déchets de la pêche

La crise de la baleine noire force le monde de la pêche à s’attaquer plus sérieusement à la question des engins de pêche fantômes. Comment éviter que les fonds marins ne se transforment en décharge aquatique?

À travers la planète, les activités de pêche commerciale représentent l’une des principales sources de pollution par le plastique dans les océans. L’ONU estime que 640 000 tonnes d’engins de pêche sont abandonnées dans l’eau chaque année à l’échelle mondiale.

Qu’en est-il dans l’est du Canada? La réponse n’est pas évidente, car il est difficile d’évaluer précisément la quantité d’équipements de pêche qui se sont accumulés au fond du golfe du Saint-Laurent.

Robert Haché, directeur général de l’Association des crabiers acadiens, croit qu’entre 30 000 et 40 000 casiers de crabes ont été perdus au fil des ans dans les eaux du sud du golfe.

«C’est une estimation basée sur la perte de trois casiers par pêcheur depuis le développement de la pêche commerciale dans les années 1970», précise-t-il.

En septembre 2019, le groupe Verts Rivages a ramassé plus de 350 trappes à homard échouées à Pigeon Hill, sur l’Île Lamèque. – Archives
Il est difficile d’estimer précisément combien d’équipements de pêche ont été abandonnés au fond du golfe du Saint-Laurent. – Archives

La présence de nombreux équipements de pêche est devenue un problème grandissant pour l’industrie, car elle complique le travail des pêcheurs, piège les crustacés et accroît les risques d’empêtrement avec des mammifères marins.

Le gouvernement fédéral a choisi de se réagir en créant un Fonds pour les engins fantômes de 8,3 millions $ sur deux ans. Depuis 2018, les pêcheurs sont également tenus d’aviser Pêches et Océans Canada (MPO) en cas de perte de matériel. L’an dernier, le MPO a reçu 2 855 signalements d’engins de pêche perdus dans la région du Golfe, qui comprend le nord du Nouveau-Brunswick, l’Île-du-Prince-Édouard et le nord-est de la Nouvelle-Écosse.

Au cours de l’été 2019, des agents du ministère et de la Garde côtière canadienne ont retiré de l’eau plus de 100 casiers à crabe des neiges et neuf kilomètres de corde dans le golfe du Saint-Laurent.

Certains engins en bon état de fonctionnement ayant été déclaré perdus ont pu être rendus à leurs propriétaires. Par contre, le ministère a également lancé plusieurs enquêtes au sujet du matériel abandonné non déclaré. Une porte-parole a d’ailleurs confirmé à l’Acadie Nouvelle que plusieurs accusations ont été portées depuis.

L’opération de récupération aura duré trois jours et mobilisé sept navires. Pour autant, le crabier Robert Haché qualifie l’initiative d’«exercice de relations publiques», car seul le matériel flottant en surface a été ciblé.

L’organisme Coastal Action mène depuis deux ans un projet de recherche sur les microplastiques au Canada atlantique. – Gracieuseté

«Tout effort pour aller récupérer des choses au fond de la mer à des profondeurs importantes dans des superficies énormes que sont les plans d’eau est forcément compliqué, surtout si tu travailles à l’aveuglette», souligne-t-il.

Une telle opération n’est pas à l’ordre du jour cette année. En revanche, le Fonds pour les engins fantômes permettra de financer, à partir de juillet 2020, 26 projets de récupération ou de recherche.

Par exemple, l’entreprise néo-écossaise CSR GeoSurveys a été chargée de retirer du matériel dans le détroit de Northumberland, tandis que l’organisme Eastern Nova Scotia Marine Stewardship Society mènera un projet de recherche sur des bouées intelligentes utilisant le GPS, qui permettrait la détection des engins de pêche à distance et faciliterait leur récupération.

La firme Ashored Innovations croit quant à elle pouvoir régler le problème en développant un système de pêche sans cordage et d’un système de suivi des engins de pêche à activation acoustique et à faible coût pour la pêche du homard et du crabe. L’entreprise basée à Dartmouth avait obtenu une subvention du MPO de 102 000 $ pour sa conception. Reste qu’à ce stade, rien n’indique que ces appareils puissent être déployés à grande échelle: la technologie est coûteuse, et n’a pas encore franchi l’étape des essais techniques.

En octobre 2019, des employés de la province ont ramassé des débris équivalant à plusieurs chargements de camion et près de 300 casiers à homards qui s’étaient échoués sur sept kilomètres de plage dans la région de Pointe-Sapin. – Archives

Les pêcheurs préparent un immense chantier de nettoyage

Pendant ce temps, l’Association des pêcheurs professionnels crabiers acadiens planifie une opération de récupération sans précédent dans le golfe du Saint-Laurent. L’initiative impliquerait plusieurs associations de pêcheurs des trois provinces maritimes et coûterait entre 500 000 $ et deux millions $ sur deux ans.

«Tout dépendra des négociations avec le gouvernement fédéral et du territoire que l’on pourra couvrir selon le financement qui nous sera accordé», indique Paul Robichaud, le directeur général de l’Association, qui espère obtenir les fonds publics et les autorisations pour mettre le projet en marche.

«On ne prétend pas pouvoir nettoyer l’ensemble du golfe des milliers d’engins et des filets de pêche qui sont là depuis plusieurs décennies», précise-t-il.

Paul Robichaud estime que la prise de conscience ne date pas d’hier. Les pêcheurs veulent faire partie de la solution, assure-t-il. «Il n’y a pas un pêcheur qui veut perdre un casier, ce sont des coûts pour eux. C’est un problème pour la ressource, c’est un problème pour l’environnement, c’est un problème pour toute l’industrie.»

La firme Corbo Génie-conseil a été chargée de réaliser une étude de faisabilité et des tests de capture ont été menés l’été dernier. L’équipe s’est notamment servie d’un sonar à balayage latéral tiré par un bateau pour scanner le fond de l’eau.

Philippe Cormier, président de Corbo Génie Conseil de Caraquet, avec de l’équipement de dragage de casiers fantômes. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

«C’est un travail de longue haleine, il faut réaliser un quadrillage assez serré, ça prend du temps pour faire une recherche sur une petite distance à faible vitesse», reconnaît d’emblée Philippe Cormier, le président de l’entreprise située à Caraquet. «Le défi principal, c’est la grandeur énorme du territoire. Chaque région est différente, chaque pêche est différente.»

Corbo génie-conseil étudie également la possibilité de recourir à des sous-marins autonomes, habituellement utilisés pour la localisation d’épaves. «Ce sont des appareils extrêmement coûteux, mais cette option peut être rentable lorsque la surface de recherche est très étendue», mentionne M. Cormier.

Une chaîne de recyclage à développer

L’initiative des crabiers acadiens serait unique de par son ampleur, mais elle ne serait pas la première. La Fundy North Fishermen’s Association (FNFA) mène des opérations de récupération depuis 2008 le long de la baie de Fundy.

Au fil des ans, les pêcheurs ont récupéré des centaines de casiers à homard et des kilomètres de cordage. Leurs efforts se concentrent principalement à proximité du port de Saint-Jean et de l’île Campobello.

Les pêcheurs de la Fundy North Fishermen’s Association effectuent des opérations de ramassage depuis 2008. – Gracieuseté
Les pêcheurs de la Fundy North Fishermen’s Association effectuent des opérations de ramassage depuis 2008. – Gracieuseté

«Les équipements abandonnés s’emmêlent avec le matériel plus récent, ce qui occasionne davantage de pertes d’engins de pêche», explique la directrice de la FNFA Lillian Mitchell.

Toutefois, la récupération, la collecte et le traitement des engins perdus sont une entreprise coûteuse, complexe et qui demande beaucoup de travail. «Il faut une expertise, tout le monde ne peut pas le faire», insiste Mme Mitchell.

Malheureusement, la tentative des pêcheurs de collaborer avec un centre de recyclage de la région n’a pas porté fruit. S’il est possible de donner une nouvelle vie aux cordes, le recyclage des casiers à homard, souvent faits de broche galvanisée recouverte de vinyle, ne s’est pas révélé rentable.

Une partie du Fonds pour les engins fantômes ira d’ailleurs à la Fishing Gear Coalition of Atlantic Canada qui tentera de trouver une nouvelle utilité aux engins de pêche en fin de vie.

Un coup d’oeil sur ce qu’il se fait en Europe pourrait les inspirer. En France, le projet Reseaclons a permis le développement d’une filière de collecte et de valorisation des déchets plastiques repêchés. Depuis avril 2018, le plastique ramené par les pêcheurs du Grau-du-Roi, au bord de la mer Méditerranée, est systématiquement trié puis transformé en petits pots aux multiples usages.

Certaines marques de couture comme Ecoalf, en Espagne, et Econyl, en Italie, ont même commencé à transformer les déchets marins en vêtements et accessoires de mode.

Dans le Gard, en France, on fabrique des pots de fleur à partir des déchets marins. – Gracieuseté.

Les microplastiques, source de pollution invisible

Aucun écosystème marin n’est épargné par la pollution par les microplastiques. La biologiste en écologie marine Krista Beardy tente de mieux comprendre le phénomène dans les eaux de la baie de Fundy et du détroit de Northumberland.

On appelle «microplastiques» les fibres, billes et morceaux de moins de cinq millimètres issus de la fragmentation d’objets de plastique. Ces éléments peuvent être invisibles à l’œil nu, ingérés par de très petits organismes marins et se retrouver tout au long de la chaîne alimentaire. Ils sont très stables chimiquement et perdurent longtemps dans l’environnement, explique Krista Beardy.

«Le problème est que le plastique se divise mais ne se désagrège pas même si on ne peut plus le voir. La matière peut devenir toxique, en absorbant les polluants chimiques ou organiques présents dans l’eau.»

La biologiste Krista Beardy tente de mieux comprendre le phénomène de la pollution par les micro-plastiques dans les eaux de la baie de Fundy et du golfe du Saint-Laurent. – Gracieuseté

C’est le cas notamment du DDT, un pesticide désormais interdit utilisé jusqu’aux années 1960, qui s’attache à la surface des plastiques.

La diplômée en biologie de l’Université du Nouveau-Brunswick à Saint-Jean s’intéresse notamment à la contamination des palourdes et des moules trouvées sur les berges de région. Elle s’emploie également à identifier les zones les plus touchées.

La pêche commerciale n’est bien évidemment pas la seule source de pollution par le plastique, la gestion des déchets et des eaux usées contribue grandement à la contamination des océans, mentionne Krista Beardy.

Les microplastiques font de plus en plus parler d’eux, mais les connaissances scientifiques à ce sujet sont encore rares. On comprend encore mal comment ils affectent les espèces marines, ajoute-t-elle.

La biologiste Krista Beardy tente de mieux comprendre le phénomène de la pollution microplastique dans les eaux de la baie de Fundy et du golfe du Saint-Laurent. – Gracieuseté

«Mon but est d’attirer l’attention sur ce problème, chaque donnée sera utile au gouvernement et à l’industrie s’ils souhaitent faire partie de la solution.»

Dans la région de Lunenburg, l’équipe scientifique de Coastal Action étudie elle aussi la question depuis deux ans. À partir d’échantillons récoltés le long du littoral de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve-et-Labrador, l’organisme espère pouvoir livrer d’ici l’an prochain un premier estimé de la quantité de microplastiques présents dans l’océan Atlantique au Canada.

L’organisme Coastal Action mène depuis deux ans un projet de recherche sur les microplastiques au Canada atlantique. – Gracieuseté