La COVID-19 fait mal aux femmes entrepreneures

L’entrepreneuriat féminin gagne du terrain depuis plusieurs années. Toutefois, certains craignent que les impacts de la COVID-19 freinent, ou pire encore, inversent les progrès accomplis.

Si les choses évoluent, les femmes accusent toujours aujourd’hui un retard dans le monde de l’entrepreneuriat.

Au Nouveau-Brunswick, elles sont environ 15 800 à appartenir une entreprise et 11 500 à les diriger seule en tant que solo entrepreneure.

Selon diverses sources, ce seraient surtout les barrières systémiques qui compliquent le cheminement des femmes qui veulent se lancer en affaires.

Non seulement seraient-elles moins susceptibles à bénéficier de financement, elles seraient aussi plus accaparées avec la garde des enfants et les tâches domestiques à la maison.

La pandémie aurait accentué ces différences.

Les femmes seraient aussi particulièrement vulnérables en raison du type, de la taille et du cycle de vie de leurs entreprises.

En plus d’oeuvrer majoritairement dans le secteur des services, c’est-à-dire l’hôtellerie, la restauration, les cosmétiques, la mode, etc., celles-ci dirigeraient surtout des petites et de nouvelles entreprises.

Selon un texte publié le 29 juin sur le site web La Conversation, les femmes auraient été forcées de congédier beaucoup plus de travailleurs que leurs homologues masculins depuis le début de la crise.

Elles auraient aussi exprimé de grandes difficultés à concilier la garde des enfants avec leurs exigences professionnelles.

D’autant plus, puisque ces dernières ont tendance à puiser de leurs poches pour appuyer leur entreprise, bon nombre se seraient retrouvées dans l’eau chaude.

Wendy Cukier, l’auteur de l’article en question, précise que les femmes autochtones, les femmes de couleur, celles atteintes de handicaps et les nouvelles arrivées font face à d’autres défis supplémentaires qui leur sont uniques.

C’est pourquoi, selon elle, chacune d’entre elles devrait avoir accès à un accompagnement adapté et différent de celui offert aux hommes.

«Ces besoins distincts ne sont pas seulement le résultat d’inégalités structurelles, mais également le produit de la socialisation des femmes et des filles, de la nature genrée de l’entrepreneuriat, et du manque de modèles à émuler.»

«Les entrepreneures ont un besoin urgent d’accompagnement personnalisé, ainsi que d’une forme de mentorat allant au-delà d’une assistance technique et financière pour aboutir à un soutien émotionnel et social afin de pouvoir naviguer la réalité de l’ère post Covid-19. »

Sans les bonnes réponses, Mme Cukier craint que l’entrepreneuriat féminin prenne un pas vers l’arrière.

À la rescousse

Au Nouveau-Brunswick, l’organisme à but non lucratif Femmes en Affaires NB vise justement à accompagner, conseiller et appuyer les femmes entrepreneures.

«Souvent, on me pose la question: pourquoi l’organisme Femmes en Affaires existe-t-il? Ce n’est peut-être pas juste pour les hommes?, a témoigné Katherine Lanteigne, sa directrice. À cela, je réponds que les statistiques et les sondages le démontrent qu’il reste encore plusieurs barrières.»

En cette période pandémique, l’organisme s’est mobilisé pour aider les entrepreneures à briser l’isolement, à faire du réseautage, à garder le moral et à développer un sentiment de fierté.

«Les femmes qui nous approchent sont souvent des celles qui opèrent dans le secteur de la restauration, de l’hôtellerie et dans le secteur des services tels que la massothérapie, la réflexologie, la coiffure et l’esthétique par exemple. Évidemment, celles-ci ont dû fermer du jour au lendemain avec l’arrivée de la COVID-19.»

Encore raison de leur secteur d’activité, plusieurs d’entres elles auraient aussi été privées d’aide gouvernementale.

«Nos clientes tombent vraiment dans les craques», a-t-elle soulevé.

«Elles ne sont pas, par exemple, dans la manufacture ou l’agriculture où il y a plusieurs programmes offerts. Souvent, elles sont solos-entrepreneures et ne font pas assez de revenue pour qualifier à l’aide qu’elles ont besoin.»

Les femmes dépendent aussi souvent de contractants au lieu d’employés pour rouler leurs projets.

Il s’agit d’un autre facteur qui peut les exclure de certains programmes.

Sur une meilleure note, la directrice souligne toutefois que les femmes ont su faire bloc pour garder le cap en ces temps difficiles.

Cent-huit d’entre elles auraient d’ailleurs participé aux pauses café virtuelles organisées toutes les semaines depuis le mois d’avril.

«C’est une autre chose qu’on peut voir dans la documentation: les hommes ont tendance à avoir un réseau très fort, comparativement aux femmes, donc on a voulu organiser quelque chose qui permettrait, surtout celles en milieux ruraux, de s’entraider.»

Aujourd’hui, Femmes en Affaires NB rapporte une diminution d’intérêt à démarrer une entreprise.

Les temps sont difficiles, bien sûr, mais la tendance préoccupe tout de même l’organisme qui tient à mousser au maximum l’entrepreneuriat féminin.

Résilience

Eve Arseneau et Marie-Pierre Godin ont découvert le monde de l’entrepreunariat il y a deux ans, lors de la création du Centre Mieux-Etre à Bathurst.

Les deux professionnelles, l’une d’elles psychologue et l’autre travailleuse sociale, avaient alors identifier un besoin dans la communauté pour une variété de services relatifs aux bien-être global.

Aujourd’hui, la clinique multidisciplinaire se porte bien.

Même si ses propriétaires estiment une perte d’environ 40% de leurs chiffres d’affaires pendant le confinement, la reprise des activités aurait été positive.

«Dans les premières phases, nous ne pouvions pas offrir tous nos services. Le counselling pouvait se faire en ligne, mais tous nos massothérapeutes, réflexologues, acupuncteurs ont dû s’arrêter», a expliqué Mme Arseneau.

«C’est certain qu’il a fallu se réinventer, et le faire très vite.»

Heureusement pour elles, les deux entrepreneures ne sont pas étrangères au travail ardu.

Le fait d’avoir démarré leur projet, étant deux femmes sans expérience en entrepreneuriat, aurait contribué à forger une très forte résilience qui a été utile pour surmonter les mois difficiles.

«On est bien entourées, mais c’est parce qu’on est fonceuses», a témoigné Mme Godin.

«Je pense qu’on peut se permettre de dire qu’on n’a pas peur du risque. On le connaît et on le calcule, bien sûr, mais on ne s’y arrête pas.»

Pour soutenir leurs clients, pendant la crise, les professionnelles du Centre Mieux-Être ont enregistré des capsules informatives qui ont été publiées sur les réseaux sociaux.

Elles ont aussi continué d’offrir de la thérapie en ligne à environ 50% de leurs clients et ont profité de leur temps libre pour suivre des formations, par exemple à travers de Femmes en Affaires NB.

«Je pense que les femmes ont besoin de personnalités fortes pour percer en l’entrepreneuriat.Comparativement à un milieu d’hommes, où tu n’as peut-être pas besoin d’autant de forces et d’énergie pour réussir. Nous, nous devons nous battre pour foncer, faire des partenariats et aller chercher de l’aide.»

Mme Godin était d’accord. Elle estime que dans certaines situations, les femmes doivent redoubler d’efforts ne serait-ce que pour arriver à surmonter les barrières systémiques.

«Je ne dis pas cela pour minimiser les autres, mais c’est vrai qu’on doit travailler à pleine haleine parce qu’il n’y a rien qui nous est donné.»

Les propriétaires ajoutent que les rôles de genre font aussi souvent en sorte que les femmes se posent beaucoup plus de questions avant de se lancer en affaires.

«Je n’aurais jamais pu démarrer mon entreprise sans avoir des discussions sérieuses avec mon conjoint», a noté la travailleuse sociale.

«J’ai dû expliquer que je n’allais pas toujours être à la maison et que les soupers ne seraient pas toujours préparés. Dans la plupart des cas, je doute que les hommes ressentent le même besoin.»

À travers du réseautage effectué pendant le confinement, le Centre Mieux-être a créé trois nouveaux partenariats avec d’autres femmes entrepreneures du Nouveau-Brunswick.

Ce genre d’entraide, a conclu Mme Godin, est très important au succès de l’entrepreneuriat féminin.

«On ne va pas se le cacher, on est une minorité et on veut encourager les femmes à se lancer en affaires malgré toutes les barrières qui existent. On espère que ça incite d’autres femmes à se dire “hey, moi aussi je veux créer quelque chose. Elles ont réussi et donc, pourquoi je ne pourrais pas moi aussi”.»

Tirer le meilleur d’une période difficile

Dominique Babineau est la créatrice et dirigeante de DB Solutions Marketing, une entreprise basée à Edmundston qui vise à aider les propriétaires à développer une stratégie de marketing personnalisée.

Parmi les clients qu’elle dessert, environ 60% sont des femmes.

«J’accompagne plusieurs entrepreneures dans le secteur du commerce de détail et elles ont été frappées fort par la pandémie», a-t-elle témoigné.

«Pareille pour le secteur des cosmétiques et des professionnelles de la beauté, telles que coiffeuses et esthéticiennes, puisqu’elles ont été les dernières à rouvrir.»

La jeune femme a mis les bouchées doubles au cours du confinement pour aider les entrepreneurs à demeurer pertinents aux yeux de leurs clients.

Tout en tout, elle avance que la période de confinement a également eu quelques effets positifs sur entrepreneurs qui en ont tiré avantage.

«La COVID-19 a fait en sorte que certaines femmes avec lesquelles je travaille ont finalement eu le temps d’aller acquérir de nouvelles connaissances.»

Plusieurs d’entre elles en auraient profité pour réseauter et développer une présence en ligne, par exemple.

«Ç’a été remarquable de voir comment les femmes se sont enrichies et ont réussi à s’adapter. Je leur disais toujours, après la pandémie, vous devrez travailler plus intelligemment, et non plus fort.»

En tant que consultante, Mme Babineau reconnaît elle aussi l’importance de programmes et de formations vouées spécifiquement aux femmes.

«C’est important parce que ça permet aux femmes qui vivent des situations similaires quant à la conciliation famille-travail et aux ressources qui leur sont offertes de se retrouver (…) Je crois que ça doit être une priorité, même en déconfinement, de continuer à développer et offrir des programmes comme cela. C’est tellement bénéfique et les résultats sont réels. Je les vois dans mon travail.»