Dans les bars: «Nous ne voulons pas parler de la COVID-19»

Les clients de la micro-brasserie Tire Shack à Moncton profitent des derniers rayons de soleil de la journée sur une terrasse. Un jeune homme arrive parmi eux et s’assoit à une table où les occupants se mêlent aux groupes voisins. Il hésite un court instant devant la main qu’un inconnu lui tend pour le saluer. Puis la serre.

Le trentenaire qui vient d’enfreindre l’interdiction d’approcher à moins de deux mètres de toute autre personne, sans masque, à l’exception des membres de sa famille et de ses amis, est l’auteur de ces lignes.

Quelques minutes avant, j’ai tenté d’effectuer une entrevue avec le propriétaire du bar, qui lui aussi a enfreint une règle de l’ordonnance obligatoire prise par le gouvernement provincial à la suite de la pandémie, celle de tenir un registre des noms et des coordonnées de ses clients.

«Nous ne voulons pas parler de la COVID-19, a expliqué Alan Norman. Tout le monde voit ça différemment.»

Les propriétaires des bars Third Glass et The Furnace Room à Moncton n’ont pas répondu non plus aux demandes d’entrevue de l’Acadie Nouvelle. Seul celui du Cassi Lounge a parlé, même s’il a peur de recevoir une amende de la part du ministère de la Sécurité publique.

Issac Ghebrehiwot a exposé avant tout les mesures qu’il a prises pour que ses clients respectent les consignes visant à ralentir la transmission de la COVID-19: la présence de pots de gel hydroalcoolique et l’espacement des tables et des sièges.

«Je ne vais pas le faire, a-t-il en revanche lâché à propos de la tenue d’un registre des noms et des coordonnées de ses clients. Les gens qui viennent ici veulent s’amuser et les femmes craignent d’être harcelées. Ils refusent de me donner ce genre d’informations. Ils ne reviendraient pas si je les leur demandais.»

Au comptoir, un client habitué de l’endroit, Kevin Sheja, a confirmé en hochant la tête.

«Je ne reviendrais pas», a enfoncé le jeune homme.

Le propriétaire du Cassi Lounge a fait valoir les bons résultats du Nouveau-Brunswick en termes d’infections par le nouveau coronavirus (le gouvernement compte seulement trois cas actifs). Il réclame donc une levée complète des règles sanitaires. En attendant, il nourrit des craintes pour son club, où les fêtards se mettent parfois à danser au rythme des musiques africaines.

Peur des contraventions

«Je fais de mon mieux, a assuré Issac Ghebrehiwot à propos du respect des consignes de sécurité. Mais les clients bougent! Comment veux-tu contrôler des gens qui boivent? Qu’est-ce qui arriverait s’ils me donnaient une contravention?»

Un agent peut imposer une amende de 240$ en cas d’infraction aux règles sanitaires en lien avec la COVID-19 et un juge peut donner une contravention maximale de 10 200$ si l’affaire est portée devant un tribunal, selon des informations données par le gouvernement en juin.

«Les inspections des Services de protection de la santé sont effectuées en fonction des évaluations des risques, et leur fréquence dépend des inspections antérieures ainsi que de la population servie, a détaillé l’agente des communications du ministère de la Sécurité publique, Coreen Enos. Les inspections peuvent être périodiques et aléatoires. Les ministères répondent également aux plaintes du public.»

La relationniste a toutefois évité de révéler des statistiques.

Inquiétudes quant aux bars

Au Québec, le gouvernement réfléchit à la fermeture des bars après qu’une cinquantaine de Montréalais s’y sont transmis le nouveau coronavirus.

Le membre de la direction régionale de santé publique de Montréal, Dr Kaiser a jugé que les mesures sanitaires étaient plus difficiles à faire respecter dans ce type d’établissements, selon La Presse.

De nombreux pays à travers le monde se sont préoccupés de l’indiscipline dans les bars (au Japon, en Irlande, au Royaume-Uni, à Hong Kong et aux États-Unis par exemple).

Si le Nouveau-Brunswick a compté peu de cas de COVID-19 jusqu’à présent, il est utopique d’imaginer qu’un territoire puisse éviter complètement l’épidémie tant qu’elle sévit ailleurs, à moins de fermer de façon permanente toutes ses frontières, selon l’Agence Science Presse.

Les mesures de plus en plus ignorées

«La perception de l’importance des mesures de prévention a beaucoup diminué entre mi-avril et mi-juin au Canada», expose la professeure au département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal, Kim Lavoie.

La chercheuse prend part à une étude internationale des comportements en lien avec la COVID-19.

Elle fonde ses observations sur deux sondages de 3000 Canadiens.

L’experte constate notamment que 92% d’entre eux prétendaient éviter les regroupements sociaux en avril contre 67% deux mois plus tard. Elle observe aussi que 91% des Canadiens disaient respecter une distance de deux mètres avec les inconnus en avril, contre 82% en juin.

«Les déconfinements ont surtout été mis en place à partir de la fin de juin. Quand on y ajoute la diminution de la perception de l’importance des mesures de prévention, on obtient des conditions parfaites pour que les gens se laissent aller un peu plus», analyse-t-elle.

Mme Lavoie remarque en outre que les Canadiens âgés de moins de 25 ans sont les plus insouciants. Ils étaient 60% à considérer les mesures de prévention importantes en juin, contre 72% pour l’ensemble de la population.

«La préoccupation principale des jeunes, c’est leur santé à eux, souligne-t-elle. Pour changer leurs comportements, il faudrait leur montrer que la COVID-19 peut les infecter aussi et que les séquelles à long terme sont inconnues.»

La psychologue admet que les moins de 30 ans effectuent un sacrifice plus grand que les personnes plus âgées lorsqu’ils évitent de voir leurs amis et d’aller dans les bars, surtout quand leurs écoles et leurs entreprises ont fermé.

«J’ai beaucoup de compassion pour eux, mais ils vont peut-être être la cause d’une remontée du nombre d’infections», prévient-elle.

«On entend souvent:  »c’est ma liberté », raconte Mme Lavoie. Mais si vous voulez aller dans un lieu public où d’autres personnes peuvent être à risque, il faut porter un masque. On s’habitue. On ne peut pas être servi dans un restaurant sans porter de chemise!»