«La guerre contre les drogues… et bien on l’a perdue»

Les partisans de la décriminalisation des drogues ont gagné un appui de taille plus tôt ce mois-ci; l’Association canadienne des chefs de police. Cette reconnaissance de l’échec de la répression des toxicomanes était attendue depuis longtemps, selon le criminologue Michael Boudreau.

L’ACCP a récemment recommandé au gouvernement fédéral de décriminaliser la possession de petites quantités de drogues illicites.

Vous avez bien lu. Les chefs – qui sont chargés de pourchasser les toxicomanes depuis des générations – proposent d’arrêter de les judiciariser.

Ils souhaitent plutôt les diriger vers les ressources dont ils ont besoin pour s’en sortir. Ils plaident aussi pour que la capacité des programmes sociaux et de santé connexes soit augmentée.

Étonnant, non? Pas tellement, répond Michael Boudreau, professeur de criminologie à l’Université Saint-Thomas de Fredericton.

«Ils auraient dû prendre cette position des années passées. Les chefs de police arrivent en retard dans ce dossier, parce qu’il y a de nombreux groupes – des professionnels de la santé, des chercheurs et les gens sur les premières lignes – qui demandent ça depuis longtemps», dit-il en entrevue téléphonique.

Il faut dire que les choses changent au Canada. Les corps policiers ont d’abord été de plus en plus indulgents avec les consommateurs de cannabis. Cette drogue a ensuite été légalisée à des fins médicales, puis à des fins récréatives.

Pendant ce temps, il est de plus en plus clair que la répression ne suffit pas pour réduire les impacts négatifs des drogues dites «dures». Le cas des opioïdes est particulièrement frappant.

Dans un rapport, l’ACCP note que plus de 15 000 Canadiens ont perdu la vue en raison de surdoses aux opioïdes de janvier 2016 à décembre 2019.

«La guerre contre les drogues… et bien on l’a perdue. Dès qu’on appelle quelque chose une guerre, il faut la perdre ou la gagner. Il n’y a pas d’entre-deux. On l’a perdue, cette guerre», Michael Boudreau.

Tant qu’on ne changera pas d’approche et qu’on ne verra pas la consommation de drogues illicites comme une question de santé publique, on ne fera pas de progrès, selon Michael Boudreau.

«On a été conditionné depuis tellement longtemps à voir ces drogues comme de mauvaises substances. Et ce sont de mauvaises substances. Personne ne dit que l’héroïne est une excellente façon de commencer ta journée, affirme-t-il en riant.

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Mais il ajoute que peu importe ce que l’on peut penser de l’héroïne et des autres drogues, le fait est qu’elles tuent encore de très nombreux Canadiens.

«Ça tue beaucoup de gens parce que c’est encore une infraction cachée et underground. La décriminalisation est un pas dans la bonne direction. Ça va permettre aux gens qui sont dépendants de ces substances d’aller chercher de l’aide pour se débarrasser de leur dépendance sans s’inquiéter d’être arrêtés.»

À ceux qui pensent que la décriminalisation entraînerait une explosion de la consommation de drogues illicites, il répond qu’il a très peu de risques que cela se produise. Des tonnes de gens ne se laisseront pas tenter par la cocaïne ou l’héroïne simplement parce qu’ils risquent moins s’ils se font pincer, selon lui.

«On sait que ces drogues ont des effets néfastes et qu’on ne veut pas développer de dépendance. La décriminalisation ne va pas pousser plein de gens à en consommer.»

Michael Boudreau donne en exemple le cas du cannabis, qui a été légalisé à des fins récréatives en 2018.

«Les données préliminaires de Statistique Canada nous disent qu’il n’y a pas eu d’augmentation majeure de la consommation de cannabis. En d’autres mots, tout le monde ne s’est pas mis à fumer du pot parce que c’est maintenant légal.»

Légalisation, décriminalisation; quelles différences?

Il ne faut pas confondre décriminalisation et légalisation. Il existe un énorme fossé entre les deux.

Si le gouvernement fédéral décriminalisait la possession de drogues illicites, la vente, la production, l’importation et même la possession demeureraient illégales.

Concrètement, il serait toujours interdit de posséder un comprimé d’ecstasy, une roche de crack ou un sachet d’héroïne. Mais les personnes pincées avec de petites quantités de drogues ne risqueraient plus d’être envoyées derrière les barreaux.

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En ce moment, les personnes reconnues coupables de possession de substances illicites risquent d’écoper de sanctions qui vont d’une amende de quelques centaines dollars à une peine d’emprisonnement de sept ans.

La décriminalisation permettrait de remplacer ces peines par diverses mesures alternatives.

Le consommateur de drogue pourrait par exemple être convoqué devant un comité chargé de déterminer s’il a besoin de traitements ou s’il n’a pas de problème de consommation et qu’une amende suffit.

C’est le modèle qu’a choisi le Portugal, où les contrevenants comparaissent devant une commission composée d’un médecin, d’un avocat et d’un travailleur social.

D’autres mesures encore plus audacieuses pourraient être adoptées si Ottawa le souhaitait, fait remarquer le criminologue Michael Boudreau, de l’Université Saint-Thomas de Fredericton.

Le gouvernement pourrait entre autres choisir de faciliter l’ouverture de sites de consommation supervisée.

Il pourrait même ouvrir davantage la voie à la prescription de drogues de qualité pharmaceutique aux toxicos (afin d’éviter qu’ils ne s’approvisionnent dans la rue, où ils ignorent le degré de pureté des drogues).

Le gouvernement Trudeau a d’ailleurs fait un pas dans cette direction en 2018 en assouplissant les règles qui encadrent la prescription d’héroïne et de méthadone. Cette mesure vise à aider les professionnels de la santé à faire face à la crise des opioïdes.

Michael Boudreau estime que de telles mesures permettent de mitiger les impacts négatifs de la toxicomanie et de tirer le tapis sous les pieds du crime organisé. Mais elles réduisent aussi le nombre de crimes commis par les toxicomanes pour se payer leurs doses quotidiennes.

«La police n’arrête pas ces gens seulement parce qu’ils ont des drogues illégales en leur possession. Elle les arrête parce qu’ils entrent par effraction dans des maisons et des magasins pour l’argent comptant ou pour les drogues dont ils ont besoin pour nourrir leur dépendance.»

Des chefs néo-brunswickois appuient la décriminalisation

Que pensent les chefs de police néo-brunswickois de la recommandation audacieuse faite par leur association nationale? L’Acadie Nouvelle s’est entretenue avec trois d’entre eux.

Ernie Boudreau n’est pas né de la dernière pluie. Au cours de sa carrière, le grand patron de la force policière de Bathurst a notamment été membre de la section antidrogue.

Il va droit au but lorsqu’on lui demande ce qu’il pense la décriminalisation de la possession de petites quantités de drogues illicites, une mesure recommandée par l’Association canadienne des chefs de police.

«J’appuie la recommandation (de l’ACCP), ça, c’est certain. Je suis encouragé de voir qu’il y a un dialogue», dit-il en entrevue téléphonique avec l’Acadie Nouvelle.

Selon lui, le travail de terrain de ses agents ne changerait pas beaucoup si le gouvernement fédéral décidait d’emprunter cette voie. Ils continueraient d’agir comme premiers répondants, mais seraient mieux épaulés afin d’aider les consommateurs de drogues.

Après trois décennies dans la police, il a une bonne idée de l’efficacité de la guerre contre les drogues. Il en est arrivé à la conclusion qu’il faut s’y prendre autrement.

«Ça fait 36 ans que je suis dans la police. On ne gagne pas du terrain. Je suis à la fin de ma carrière, je vais bien vite me retirer. Je veux qu’on réfléchisse autrement. Les chefs ont étudié ça et veulent s’aventurer dans l’inconnu. Allons-y et assurons-nous de faire des progrès. Parce que l’approche actuelle ne marche pas.»

Alain Lang, chef de la police d’Edmundston, croit lui aussi qu’il faut décriminaliser la possession de petites quantités de drogues illicites.

«Moi aussi, je suis vraiment en faveur de cette recommandation. Il faut réaliser que c’est une dépendance. Les gens ont plus besoin de services de santé que de passer dans le système judiciaire», dit-il en entrevue téléphonique.

Il rappelle que la possession resterait illégale, mais que les contrevenants pourraient être vus par un comité formé de divers intervenants, au lieu d’être envoyés devant un juge.

«Ces gens-là ont besoin d’aide. Ils n’ont pas besoin d’être mis à l’amende ou d’être incarcérés. Ils ont besoin d’aide pour passer à travers leur toxicomanie. Moi je trouve que ce serait excellent.»

Alain Lang croit que la décriminalisation permettrait aussi de désengorger le système judiciaire et de réduire le temps que ses agents passent à témoigner en cour.

«Ces policiers pourraient ensuite prendre le temps qu’ils ont pour se virer de bord et travailler plus sur les producteurs, les trafiquants ou les importateurs.»

Son confrère de la police régionale BNPP (Beresford, Nigadoo, Petit-Rocher et Pointe-Verte) est lui aussi d’accord avec la recommandation de l’Association canadienne des chefs de police.

«Oui, je pense qu’il faut voir la toxicomanie comme une maladie au lieu de toujours aller du point de vue criminel. Je n’ai pas de problème avec ça», affirme Charles Comeau.