Comment réussir le virage numérique dans les écoles secondaires?

Apprentissage virtuel, école à la maison, recours généralisé aux supports numériques… des changements sans précédent attendent les élèves du secondaire à la rentrée. Comment surmonter un tel défi? Voici le point de vue de deux experts.

À leur retour en septembre, les élèves néo-brunswickois de la 9ème à la 12ème année ne passeront qu’une journée sur deux à l’école. Ils devront être équipés d’un ordinateur portable, d’une tablette ou d’un téléphone intelligent pour poursuivre leurs apprentissages à distance, depuis chez eux, pendant l’autre moitié du temps.

Cette révolution du mode d’enseignement ne se fera pas sans accroc, anticipe Thierry Karsenti, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le numérique en éducation.

«Ça va être difficile. Il y aura des défis au niveau de la gestion de classe, de la formation des enseignants. Il ne faut pas croire que, parce qu’il l’on dépense des millions de dollars pour l’achat d’appareils, les enseignants deviendront des pédagogues du numérique du jour au lendemain. Ont-ils été ont suffisamment formés? Pas assez selon moi.»

Michel Léger, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Moncton, est plus optimiste sur ce point.

«Les enseignants ont été beaucoup sollicités pour suivre des formations pendant les derniers mois avant la fin de l’année scolaire. Ils seront prêts à livrer la marchandise, mais c’est certain que des ajustements seront nécessaires en cours de route», souligne-t-il.

«Il serait erroné de penser que tous les jeunes, par le fait qu’ils sont jeunes, sont tous confortables avec le numérique, ajoute-t-il. Il faudra être patient, garder les choses simples, ne pas se décourager et reconnaître que ce ne sera pas facile pour tout le monde.»

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a annoncé que les ménages dont le revenu annuel est de 40 000$ ou moins et qui ne dispensent pas déjà d’un ordinateur portable recevront 600$ par élève pour en faire l’achat, afin de combler le fossé numérique entre les élèves les plus fortunés et les plus pauvres.

Fredericton prévoit aussi une aide financière pour les familles dont le revenu se situe entre 40 000 $ et 85 000$ et mettra 5 millions $ sur la table pour améliorer les infrastructures technologiques dans les écoles.

En choisissant de laisser aux familles le choix du modèle d’ordinateur, le gouvernement provincial prend le risque de compliquer le travail de l’enseignant, estime Thierry Karsenti.

«Ça va poser des défis immenses, prédit-il. Si l’enseignant veut faire quelque chose et que 10 élèves lèvent la main pour dire ‘’ça ne marche pas avec moi’’, devra-t-il se transformer en technicien? Ça risque de créer une cacophonie numérique!»

Certaines régions du Québec ont préféré uniformiser les équipements numériques. C’est notamment le cas du Centre de services scolaires de la Beauce-Etchemin, qui a fait l’acquisition de 6775 appareils de marque Chromebook.

De son côté, Michel Léger estime que le Nouveau-Brunswick n’a pas les moyens de payer la même machine haut de gamme à chaque élève.

«La performance de l’outil ne devrait pas être importante. Elle n’aura pas d’incidence si l’enseignant peut proposer des activités relativement simples», croit-il.

Gagner la bataille de l’attention

Quoi qu’il en soit, Thierry Karsenti s’attend à ce que le corps enseignant ait fort à faire pour éviter que les nouvelles technologies ne deviennent une source de distraction.

«Les études montrent que les élèves sont déjà sur YouTube, Snapchat et les réseaux sociaux pendant les cours, avec de la discrétion bien sûr. Imaginez alors à la maison, sans encadrement! Il faut donc travailler à responsabiliser les élèves, mettre des règles et impliquer les parents. C’est un défi quotidien.»

Une partie de la solution viendra de la capacité des enseignants à maintenir leur attention et à oser de nouvelles méthodes, ajoute-t-il.

«Il ne faut pas s’imaginer que les élèves vont regarder un enseignant faire un cours magistral pendant des heures en ligne. Ils vont mourir d’ennui. Il faudra trouver des projets qu’ils devront faire, encourager la collaboration. Il ne faut pas essayer de reproduire ce qu’on faisait avant, mais se demander comment le numérique va permettre de rendre l’enseignement plus intéressant, comment faire pour impliquer activement les élèves, pour les motiver et pour qu’ils soient moins tentés de faire autre chose.»

Encourager l’autonomie

Michel Léger abonde dans ce sens. Selon lui, l’apprentissage à distance implique de laisser le jeune travailler davantage par lui-même.

«Cette structure d’enseignement hybride devra amener l’élève à être plus autonome dans son apprentissage. Il sera plus motivé s’il sait clairement ce qui est attendu de lui et qu’on lui propose des activités valorisantes, signifiantes, qui permettent de donner un sens à l’apprentissage.»

L’universitaire suggère également aux enseignants de miser le plus possible sur une relation éducative fondée sur l’écoute et de maximiser les temps de contact avec le jeune.

«Il peut s’agir de proposer des capsules de contenu que l’élève consultera à la maison, et d’utiliser d’abord le temps de classe pour discuter, répondre aux questions, approfondir un point ou cibler les difficultés. Il s’agit de maximiser le temps en présentiel pour la compréhension plutôt que pour la livraison du cours.»