Qui parlera pour le Nord dans le gouvernement Higgs?

Qui sera la voix du Nord au sein du nouveau gouvernement majoritaire de Blaine Higgs, alors qu’il a fait chou blanc dans les circonscriptions francophones et acadiennes? Daniel Allain, le nouveau député de Moncton-Est? C’est fort possible, croient deux politologues.

Ce qui est arrivé lundi soir amène un élément très intéressant aux yeux de Roger Ouellette, professeur de l’Université de Moncton et spécialiste politique. Mais pas un élément nouveau, tient-il à insister.

L’analyste fait rapidement un parallèle entre la situation actuelle au Nouveau-Brunswick et quelques cas connus.

Par exemple, lorsque Justin Trudeau a fait élire un gouvernement libéral minoritaire à Ottawa en 2019, il n’avait aucun député de l’Alberta, une province importante au sein de l’échiquier.

Ou encore plus près de nous, quand Brian Gallant a dû se débrouiller avec un seul député de la grande région de Saint-Jean en 2014, au point de se nommer ministre régional de cette région.

«C’est un peu le même phénomène que nous vivons depuis lundi soir», a-t-il fait remarquer.

Avec 15 députés libéraux et un vert dans les 16 circonscriptions majoritairement francophones de la province, il ne reste plus que Daniel Allain, un francophone gagnant dans Moncton-Est, qui aura certainement un poste important dans le prochain cabinet Higgs. Selon M. Ouellette, il serait actuellement la personne toute désignée pour représenter le Nord.

«Il ne serait pas incongru de voir M. Higgs désigner un ministre francophone, soit M. Allain, dans un mandat de représenter le Nord. Ça ne serait pas nouveau et ça met aussi les choses en perspective. M. Allain aurait le travail de trouver des contacts sur le terrain, des gens influents comme des maires ou des entrepreneurs, qui lui amèneraient les préoccupations du Nord. Une personne comme Kevin Haché, le maire de Caraquet, par exemple», réfléchit à haute voix le politologue.

Stéphanie Chouinard, professeure adjointe au département de sciences politiques au Collège militaire royal de Kingston, a suivi la campagne électorale néo-brunswickoise de très près. Elle s’attend aussi à ce que le parti vainqueur tende la main aux francophones du Nord par l’entremise de M. Allain.

Selon son analyse, il semble pour l’instant le conseiller idéal, mais peu importe qui obtiendra ce rôle, il devra nécessairement être à l’écoute des demandes du Nord.

«Deux éléments sont importants, soit le développement des régions rurales et les soins de santé. Ça résonne très fortement dans ces communautés. Ce sera un travail de longue haleine pour le porte-parole du Nord, mais ça doit commencer maintenant si M. Higgs veut recoller les morceaux. Il vient de prouver qu’il peut obtenir une majorité sans le Nord. Le gouffre s’est confirmé et s’est même agrandi. Et ça, ce n’est pas bon pour personne», craint-elle.

Des doutes

Maire de Balmoral et président du Forum des maires du Restigouche, Charles Bernard n’est pas totalement convaincu que M. Allain devrait être la seule personne à amener les doléances du Nord au prochain cabinet.

«Il ne faut pas que ce soit seulement M. Allain qui va travailler pour nous. Il est député de Moncton-Est avant tout et lundi soir, je ne l’ai pas entendu se commettre réellement à l’endroit des francophones. On a aussi mis nos espoirs en Robert Gauvin en 2018 et on a vu ce que cela a donné. M. Higgs devrait-il nommer un lieutenant pour le Nord? J’y crois et pas. Je serais bien surpris si ça se faisait. Et il ne faut pas oublier que nous avons aussi nos associations francophones pour nous faire entendre», fait-il remarquer.

Pour le maire de Bertrand et président du Forum des maires de la Péninsule acadienne, Yvon Godin, il se demande bien pour l’instant qui pourrait jouer le rôle de porte-étendard pour le Nord autour de la table décisionnelle à Fredericton.

«Aujourd’hui, je n’en ai aucune idée. M. Higgs a promis un gouvernement équitable, mais il s’est dit désolé que le Nord soit rouge. On s’est isolé. J’ai confiance en Daniel Allain, mais j’espère qu’on ne lui donnera pas les mêmes responsabilités que Robert Gauvin en 2018. On l’a tous vu comme un sauveur, mais on connaît la suite…», rappelle celui qui ne serait pas contre la nomination d’une personne non élue affectée spécifiquement pour le Nord.

L’Association francophone des municipalités du N.-B., dont le président et maire d’Atholville, Michel Soucy, a tenu à rappeler l’importance pour le gouvernement Higgs de représenter l’ensemble des Néo-Brunswickois malgré les fractures qui divisent la province.

«Nous nous attendons à ce que nos droits ne soient pas remis en question et que l’on respecte le contrat social sur lequel s’est développé le Nouveau-Brunswick moderne. Il en va de même pour les principes qui sous-tendent l’égalité des chances et qui doivent être au cœur de toute réforme que souhaite entamer ou loi que souhaite adopter le nouveau gouvernement majoritaire», a-t-il averti.

La Société de l’Acadie du N.-B. exige du nouveau gouvernement non seulement la nomination d’un lieutenant francophone afin de freiner ce qu’elle qualifie d’«aliénation acadienne», mais aussi la création d’un comité permanent sur les langues officielles, de nouveaux investissements dans les infrastructures acadiennes et du nord de la province ainsi que l’amélioration des apprentissages du bilinguisme dans les écoles dans les 30 premiers jours suivant l’assermentation des ministres.

«La SANB est très inquiète, car nous nous trouvons maintenant devant un gouvernement majoritaire mené par un chef avec des antécédents très problématiques en ce qui concerne sa relation avec la population acadienne et francophone de la province», a noté son président Alexandre Cédric Doucet.

Réconciliation

La division nette de la carte électorale, lundi soir, et les défaites souvent cinglantes de plusieurs candidats progressistes-conservateurs au nord de la Miramichi laissent-elles craindre le pire pour la Péninsule acadienne, Chaleur, le Restigouche et au Madawaska? Ou est-ce plutôt le signal qu’il fallait pour amorcer un début de réconciliation entre les bleus et le Nord? Les quatre prochaines années vont nous le dire, calculent divers intervenants.

En politique, il y a toujours quelque part cette loi non écrite qui soutient que tu n’aides pas les circonscriptions qui n’ont pas voté pour toi.

Compte tenu du message très clair envoyé par les électeurs, il serait alors tentant pour le Parti progressiste-conservateur de «punir», en quelque sorte, les régions fortement libérales.

Mais le politologue Ouellette estime qu’une telle stratégie peut également se tourner vers son auteur.

«J’espère que ça n’arrivera pas, songe-t-il. M. Higgs a dit dans son discours qu’il allait gouverner pour toutes les régions. Les paroles sont là, attendons maintenant les gestes. Il faut souhaiter qu’il pense réellement ce qu’il a dit. Les progressistes-conservateurs veulent rebâtir leurs appuis dans le Nord et ce n’est pas en le pénalisant qu’ils y arriveront. Le vote francophone et acadien a déjà appuyé ce parti quand il a eu des chefs connectés à la population. On pense à Richard Hatfield ou Bernard Lord.»

Pour la politologue Stéphanie Chouinard, le travail de reconstruction des ponts entre le Nord et le Parti progressiste-conservateur doit commencer maintenant et doit passer par des gestes concrets et symboliques rapidement.

«En 2018, on a senti une méfiance envers M. Higgs, mais certaines circonscriptions lui ont fait confiance. Mais depuis, il n’a rien donné aux Acadiens et aux francophones pour gagner cette confiance. Il s’est allié au People’s Alliance, il a refusé de financer les Jeux de la Francophonie. Il a agi comme un gouvernement qui n’était pas intéressé à tendre la main aux gens du Nord. Il n’avait pas besoin de séduire la Péninsule acadienne. Mais là, son calcul mathématique a changé puisqu’il est majoritaire et on peut s’attendre à un retour vers les francophones», prétend la professeure adjointe du département de sciences politiques au Collège militaire royal de Kingston, en Ontario.

Selon Yvon Godin, maire de Bertrand et président du Forum des maires de la Péninsule acadienne, le gouvernement Higgs doit accepter sa grande part de responsabilité dans les résultats catastrophiques de lundi. Mais il accepte de donner la chance au coureur cette fois-ci, surtout que le premier ministre n’a plus dans les pattes le People’s Alliance et ses opinions anti-francophones pour l’influencer dans sa façon de gouverner.

«Je ne suis pas aussi pessimiste que d’autres le sont, car on verra peut-être le vrai visage du gouvernement sans l’influence des autres partis, dont la People’s Alliance. Mais il faudra constamment rappeler à M. Higgs que ce qui est bon pour Saint-Jean ou Fredericton n’est pas nécessairement bon pour les autres régions rurales et le Nord. Je verrais bien l’instauration d’une gouvernance de la ruralité. C’est quelque chose qu’on apprécierait de sa part. Mais c’est d’abord à lui de démontrer qu’il veut rétablir les ponts avec nous et aller chercher le positif dans les résultats de lundi. De notre côté, il faut aussi essayer de travailler avec ce gouvernement. On ne restera pas cloîtré pendant quatre ans en attendant que les rouges descendent du ciel», affirme-t-il.

Dans le Restigouche, la relation entre les communautés et le gouvernement Higgs a été souvent très tendue dans plusieurs dossiers dont les droits linguistiques et la santé, admet Charles Bernard, président du Forum des maires du Restigouche et maire de Balmoral. Cependant, dans le discours du vainqueur progressiste-conservateur de lundi, l’élu a cru y voir des signes d’un réel rapprochement avec le Nord, même si les circonscriptions ont accordé des majorités écrasantes aux candidats libéraux.

«M. Higgs a fait un discours de collaboration et on espère maintenant que les bottines suivront les babines, a-t-il stipulé. Depuis deux ans, ç’a été difficile de travailler avec ce gouvernement. Mais si M. Higgs serait capable de reconnaître que le Nord a besoin d’un traitement particulier et replacerait les fonds du Nord, s’il placerait quelqu’un de son cabinet pour nous, je crois que ce serait des gestes de bonnes intentions. Le Nouveau-Brunswick n’est pas une demi-province et comme l’a dit David Coon (le chef des verts), le Nouveau-Brunswick n’est pas le Nouveau-Brunswick sans l’Acadie. Le Nord peut apporter beaucoup, il faut garder l’esprit ouvert et nous allons appuyer tout ce qui sera fait pour réduire la division Nord-Sud. Sinon, ce sera quatre longues années.»