Les anti-masque devraient-ils renoncer à être soignés s’ils sont malades?

Les récalcitrants qui refusent de porter un masque ou de se distancier socialement devraient-ils renoncer à leur droit d’être soignés si jamais ils sont infectés par le coronavirus?

S’ils réclament la « liberté » de faire fi des conseils des experts de santé publique, devraient-ils alors avoir le courage d’aller jusqu’au bout de leurs convictions et en assumer pleinement les conséquences?

Un des bioéthiciens les plus en vue des États-Unis, le docteur Arthur Caplan de la faculté de médecine de l’Université de New York, croit que oui.

« Une partie du message devrait être que vous êtes libre de choisir, a-t-il récemment écrit en ligne. Vous êtes libre de manifester, vous êtes libre d’afficher vos priorités. Mais si vous tombez malade et que vous ne respectez pas les précautions sanitaires de base, vous devriez avoir la fortitude morale de dire, « Je comprends les conséquences et je suis prêt à les accepter ». »

Dans le scénario envisagé par le docteur Caplan, un système de santé submergé par une nouvelle vague d’infections n’arrive tout simplement plus à répondre à la demande. Ceux qu’on appelle parfois les « covidiots » devraient alors, selon lui, accepter qu’ils seront les derniers à être soignés, en fonction des ressources disponibles.

« Je ne dis pas qu’on ne devrait pas les soigner, a-t-il ajouté. Je dis qu’ils devraient se porter volontaires pour ne pas être les premiers en file, mais plutôt pour être les derniers soignés s’ils sont responsables d’une éclosion locale qui a submergé l’hôpital et entraîné un rationnement. »

Question de responsabilités

Aucune société démocratique, multiculturelle, inclusive et pluraliste n’envisagerait bien évidemment de refuser des soins à certains individus en fonction des choix qu’ils ont faits. Après tout, on ne refuse pas de soigner le cancer du poumon d’un fumeur invétéré.

L’argument mis de l’avant par le docteur Caplan pourrait à tout le moins servir à alimenter des discussions concernant les responsabilités collectives et personnelles, ont indiqué deux experts à La Presse Canadienne.

« Son intervention est très intéressante en termes de responsabiliser les gens, a réagi le professeur Yann Joly, du Centre de génomique et politiques de l’Université McGill. Il faut dire aux gens, vous faites des choix et vous avez une certaine responsabilité, et ça je trouve ça intéressant. »

D’autant plus que ceux qui décident de ne pas respecter les consignes sanitaires ne mettent pas uniquement leur bien-être en danger, comme quelqu’un qui ne porterait pas sa ceinture de sécurité, mais aussi, potentiellement, celui de tous les gens avec qui ils viendront en contact.

Tous ont maintenant atteint un niveau d’irritation plus ou moins grand ou vivent des impacts économiques, psychologiques, sociaux importants en lien avec la crise sanitaire actuelle, a pour sa part rappelé la professeure Emmanuelle Marceau, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Dans un tel contexte de peur et d’anxiété, poursuit-elle, « il y a un risque de radicalisation, d’exclusion, ou de décisions qui ne sont peut-être pas les meilleures pour la société ou le bien-être collectif ou individuel ».

« Il y a rapidement un réflexe d’exclure, surtout quand on est soi-même menacé, a dit Mme Marceau. C’est un peu (ce à quoi le docteur Caplan) fait référence: il faut assumer les conséquences de ses actes. Vous avez en toute connaissance de cause pris des risques, vous avez ignoré les consignes sanitaires, donc c’est certain que dans un contexte où on serait en surchauffe dans les hôpitaux, et avec des ressources limitées, (…) est-ce que ça pourrait devenir un critère d’exclusion ou de triage, et de dire à ces gens-là qu’ils passeront en second ou en troisième? »

État policier

Et même si la situation se détériorait au point que le système ne soit plus en mesure de soigner tous ceux qui en ont besoin, comment distinguerait-on ceux qui ont respecté les consignes des autres?

« Ce serait une pente glissante, je pense, vers un État policier, a dit le professeur Joly. On a déjà des comportements de dénonciation. Est-ce qu’on aurait des gens qui surveilleraient comment les autres sortent de leur maison? Est-ce qu’ils avaient un masque ou pas, et j’appelle la police s’ils n’en ont pas? Ça peut déraper. »

Ceux qui envisagent la possibilité de devoir un jour interdire des soins à certains ont probablement en tête un principe « d’équité », croit Mme Marceau, en accordant la préséance à ceux qui ont adopté des comportements sécuritaires et responsables.

Mais les experts qui se sont jusqu’à présent penchés sur la question pour baliser qui devrait être soigné avant qui ne se sont jamais intéressés aux comportements des patients, rappelle-t-elle. On ne retient pour le moment que des critères purement médicaux, comme l’espérance de survie du patient.

« On ne peut pas demander aux médecins sur le terrain qui ont déjà tellement à faire de commencer à avoir une réflexion au plan philosophique pour se demander qui ils doivent admettre selon quels critères, a-t-elle dit. On ne veut pas ça. On veut une souplesse. On veut une démarche éthique pour essayer d’être le plus juste et le plus équitable possible. »

Au Canada, poursuit Mme Marceau, les tribunaux ont déjà statué qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas se mêler du comportement des femmes enceintes, « qu’on ne veut pas ouvrir la porte à ce genre de regard là sur la femme enceinte et l’enfant à naître ».

« Les questions de bioéthiques peuvent souvent être assez épineuses parce qu’on est devant des choix tragiques (…) parce qu’on doit prendre des décisions qui ont des conséquences importantes, a-t-elle dit. Ce ne sont jamais des décisions qui se prennent à la légère. »

Des choix

Le système de santé a toujours fait des choix et il en fera toujours, renchérit Yann Joly.

On choisit par exemple de ne pas donner certains médicaments « très coûteux » à des patients atteints du cancer parce que les chances qu’ils y répondent bien sont minimes et que les effets secondaires seraient trop importants.

« Il y a des choix comme ça qui sont très difficiles, mais qui sont faits selon des normes scientifiques, a-t-il dit. Ce n’est pas agréable, mais c’est plus acceptable. »

Reste qu’il y a actuellement un fort courant de frustration dans la population, d’autant plus que plusieurs ont l’impression d’être de retour à la case départ et que les sacrifices des derniers mois n’ont finalement pas servi à grand-chose.

Le chant des sirènes des mesures plus drastiques pourrait alors se faire de plus en plus séduisant.

« C’est là qu’il y a une certaine tentation de dire, ces gens-là qui nous mettent tous en danger, est-ce qu’on peut faire quelque chose? Où est la ligne? Est-ce qu’on peut dire, vous avez mis des gens en danger et il doit y avoir une conséquence? Mais je pense qu’il faut faire très attention », a conclu M. Joly.