«Nos aînés les plus vulnérables sont en danger», selon un rapport accablant

Le Syndicat des infirmières et des infirmiers du Nouveau-Brunswick réclame une enquête publique sur les soins de longue durée pour s’attaquer à la détérioration de la qualité des soins et au manque criant de personnel.

L’organisme dénonce aussi de graves problèmes de gouvernance et de transparence dans les foyers de soins du Nouveau-Brunswick.

Le syndicat a publié un rapport accablant, jeudi, intitulé La génération oubliée, dans lequel il est également question de la violence dont sont souvent victimes les infirmières et les autres membres du personnel des foyers de soins.

«Ce rapport devrait servir de sonnette d’alarme aux leaders du Nouveau-Brunswick, mais il ne s’agit pas d’un effort pour assigner le blâme. Nous n’avons pas le temps pour cela. Nos aînés les plus vulnérables sont en danger», avance la présidente des infirmières et des infirmiers, Paula Doucet.

Le rapport de près de 200 pages contient 38 recommandations destinées en majorité au gouvernement provincial.

Le syndicat demande notamment la création d’une commission d’enquête en vertu de la Loi sur les enquêtes afin de faire la lumière sur les nombreuses questions soulevées dans son rapport.

Cette commission devrait avoir le pouvoir de faire témoigner des individus sous serments et de récolter des preuves.

Selon le rapport, près de la moitié des foyers de soins du Nouveau-Brunswick n’ont pas réussi à maintenir en tout temps le niveau minimum de personnel en 2019.

Trente-et-un foyers de soins ont reçu au moins un avis de non-conformité en raison du manque de personnel l’an dernier, dont l’ensemble des établissements du Restigouche et de la Péninsule acadienne.

D’après un sondage réalisé par le syndicat dans le cadre de ce rapport, 73% des infirmières affirment que la qualité des soins offerts aux résidents des établissements de longue durée s’est détériorée depuis trois à cinq ans.

La majorité des infirmières indique que certaines tâches comme les soins d’hygiène, l’exercice et la transmission d’informations aux familles des résidents ne sont parfois pas effectuées par manque de temps et de personnel.

«Avoir seulement 10 minutes pour préparer les résidents pour le petit déjeuner est insensé. J’aimerais que nos politiciens restent dans un foyer de soins pendant un mois», témoigne une infirmière dans le rapport sous le couvert de l’anonymat.

«S’ils voyaient comment vivent ces personnes âgées, ils voteraient pour donner à nos résidents les soins appropriés dont ils ont besoin.»

Le rapport contient plusieurs témoignages anonymes d’infirmières à bout de souffle et sur le bord de l’épuisement professionnel.

Afin d’améliorer la situation, le syndicat propose entre autres de faire passer le nombre d’heures quotidiennes de soins par résident de 2,89 heures à 4,1 heures, incluant 45 minutes par jour avec une infirmière.

La mise en œuvre de cette recommandation et de plusieurs autres contenues dans le rapport nécessiterait toutefois beaucoup plus d’argent et de personnel.

C’est pourquoi le syndicat suggère aussi que le Nouveau-Brunswick augmente ses dépenses en santé par habitant pour se rapprocher de la moyenne en Atlantique.

Il demande à Ottawa d’accroître les transferts en santé pour les provinces les plus vieillissantes afin qu’ils reflètent adéquatement l’augmentation des coûts.

Le syndicat fait aussi plusieurs recommandations en matière de formation et de recrutement du personnel infirmier. Il suggère notamment à la province d’aider l’Université de Moncton et l’Université du Nouveau-Brunswick à former davantage d’infirmières.

En matière de gouvernance et de transparence du système de soins de longue durée, le syndicat demande au gouvernement de faire passer la supervision des foyers de soins du ministère du Développement social au ministère de la Santé et de cesser de confier la gestion de ces établissements au secteur privé.

«De nombreuses recherches ont montré clairement que les établissements de soins de longue durée à but lucratif fournissent beaucoup moins de soins aux résidents et produisent des résultats bien plus mauvais», peut-on lire dans le rapport.

Fredericton devrait aussi améliorer son processus d’inspection des foyers de soins et augmenter le nombre d’inspecteurs, selon le syndicat.

Le ministre du Développement social, Bruce Fitch, n’avait pas encore eu le temps d’analyser le rapport, jeudi en début d’après-midi.

Il a cependant remis en question la décision du Syndicat des infirmières de dévoiler ce rapport durant la pandémie de COVID-19, alors que deux établissement de soins de longue durée sont aux prises avec une éclosion de coronavirus.

«Je ne comprends pas qu’un rapport soit publié (à ce moment-ci). Lorsque nous avons besoin que tout le monde travaille ensemble pour faire face à la pandémie, ça va détourner l’attention du travail qui doit être fait aujourd’hui», a-t-il déclaré au téléphone.

M. Fitch n’a pas complètement écarté l’idée de tenir une enquête publique sur les foyers de soins, se contentant de dire qu’une pandémie n’est pas le bon moment pour effectuer ce genre d’exercice.

Le ministre a cependant indiqué que son équipe est prête à rencontrer le syndicat dès vendredi pour discuter du rapport et des suites à y donner.

Bruce Fitch a tenu à souligner les «excellents soins» qui sont offerts dans les établissements de soins de longue durée et à féliciter le personnel qui continue son travail malgré la pandémie.

L’idée de tenir une enquête publique sur les établissements de soins de longue durée ne fait pas l’unanimité au Nouveau-Brunswick.

La professeure Suzanne Dupuis-Blanchard de l’Université de Moncton, une experte dans le domaine du vieillissement, croit notamment qu’il est plutôt temps «de passer à l’action».

À son avis, les problèmes et plusieurs des solutions sont déjà connus.

«Aller de l’avant avec une autre enquête, c’est une perte d’énergie», affirme-t-elle.

Fredericton devrait consacrer ses efforts à la mise en œuvre de sa stratégie sur le vieillissement qui date seulement de 2017, affirme celle qui a travaillé à l’élaborer à titre de coprésidente du Conseil sur le vieillissement.

«Il y a beaucoup d’éléments dans cette stratégie qui n’ont pas encore été mis en place et qui viendraient répondre à plusieurs des inquiétudes qui sont mentionnées dans le rapport», assure Mme Dupuis-Blanchard.

L’Association francophone des aînés du Nouveau-Brunswick n’est pas contre l’idée d’une enquête publique, mais son président, Marcel Larocque, n’en fait pas non plus une panacée.

«C’est toujours bon d’avoir plus d’informations pour pouvoir étoffer notre message, mais je n’attendrais pas une enquête. Il y a déjà des éléments que l’on connaît et sur lesquels on doit agir maintenant.»

L’Association continue notamment de réclamer davantage de soins à domicile pour permettre aux aînés de demeurer chez eux le plus longtemps possible.

Les partis d’opposition à Fredericton se sont quant à eux rangés derrière la demande du Syndicat des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick.

«Nous sommes d’accord et nous soutenons la création d’une commission, mais le temps presse et le gouvernement doit agir maintenant pour présenter un plan d’action qui répondra aux besoins immédiats en plus de l’élaboration d’un plan à plus long terme», a déclaré le chef par intérim du Parti libéral, Roger Melanson.

Le Parti vert souhaite aussi la tenue d’une enquête publique.

«L’un après l’autre, les gouvernements ont refusé de fournir le financement minimal nécessaire au respect des normes provinciales de soins, pourtant déjà insuffisantes», a affirmé le chef du Parti vert, David Coon.