Le N.-B peut-il séduire les immigrants francophones?

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a échoué à atteindre son objectif d’attirer 33% d’immigrants francophones en 2017 puis l’a reporté à 2024. Ses difficultés résident-elles dans le marché du travail de la province, dont la majorité des postes nécessitent peu de scolarité? Analyse.

L’immigrante algérienne, Lina Larbes a eu une déception quand elle a commencé à chercher un travail au Nouveau-Brunswick, dans la région Moncton. Alors qu’elle avait lu que la province était bilingue, elle s’est aperçue que l’anglais était nécessaire pour la plupart des entretiens d’embauche. Et ce, même pour des emplois nécessitant peu de diplômes.

«Le Nouveau-Brunswick fait chaque année une liste des travailleurs dont elle a besoin. Jetez-y un coup d’œil et vous verrez. Il y a plombier, électricien, coiffeur, etc. Si vous ramenez des gens qui ont ces métiers et qui sont francophones, je suppose qu’ils n’auront pas un niveau d’anglais…», a-t-elle fait remarquer, en émettant l’hypothèse d’une faible maîtrise de la langue de Shakespeare.

Peu d’emplois pour diplômés

D’une part, le bulletin sur les emplois en demande de la province de février montre que 40% d’entre eux nécessitent un diplôme d’étude secondaire ou moins. En y ajoutant ceux qui requièrent une formation collégiale ou un programme d’apprentissage, la proportion d’emplois à faible exigence scolaire s’élève à 70%.

Le ministère de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail génère ces statistiques en compilant les offres d’emploi provenant de centaines de sites internet. Il invite à utiliser ces données avec prudence, car elles peuvent comporter des erreurs.

«Ce ne sont pas tous les emplois qui sont affichés, surtout pour les postes à haut niveau de qualification», pointe en outre le chercheur de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques (ICRML), Dominique Pépin-Filion.

L’image globale du marché du travail néo-brunswickois donnée par ces chiffres convient quand même à l’économiste Pierre-Marcel Desjardins.

«Souvent, ce qui fait les manchettes, ce sont les pénuries d’infirmières et de médecins. Mais si on regarde les chiffres, là où il y a le plus grand écart entre l’offre et la demande, ce n’est pas dans les domaines d’activités qui demandent de hauts niveaux de formation», observe-t-il en citant la vente de détail, les usines de transformation et l’agriculture.

Faible proportion de francophones bilingues

D’autre part, le baromètre EF-EPI et une étude de 2019 menée par l’Ipsos suggèrent que les francophones maîtrisant l’anglais ont un bon niveau d’études.

Les Français se classent 31e sur 100 populations évaluées sur leur maîtrise de la langue de Shakespeare, grâce à un niveau «moyen» selon EF-EPI. Les francophones du Maghreb, de la Côte d’Ivoire et du Cameroun sont même jugés «faibles» ou «très faibles» à ce propos.

Le sondage de l’Ipsos effectué auprès de 1500 internautes montre par ailleurs que les Français des catégories socioprofessionnelles supérieures (commerçants, chefs d’entreprise et cadres, par exemple) se considèrent bons en anglais dans 31% des cas seulement. Cette proportion est presque deux fois plus faible (12%) chez les Français des catégories socioprofessionnelles inférieures (employés et ouvriers, par exemple).

D’ailleurs, 30% des immigrants francophones récents de langue maternelle française arrivés entre 2011 et 2016 en Atlantique ne connaissaient pas l’anglais suffisamment pour soutenir une conversation, selon un rapport de l’ICRML de janvier.

Pas d’excuses au gouvernement

«Le bassin de population est vraiment là, affirme toutefois M. Pépin-Filion à propos des immigrants francophones potentiels au Nouveau-Brunswick. Il ne faudrait pas croire qu’on ne peut pas atteindre cet objectif [de 33% de nouveaux-arrivants francophones] et donner des excuses au gouvernement.»

La France par exemple, origine de 20% des nouveaux immigrants en Atlantique, compte 67 millions d’habitants alors que la province en recense 781 000.

«L’anglais est une compétence essentielle, mais il n’est pas requis d’en avoir une maîtrise parfaite au départ, ajoute M. Pépin-Filion. Une motivation pour choisir l’Atlantique peut d’ailleurs être de s’améliorer dans cette langue.»

L’étude de l’ICRML publiée en janvier sur laquelle il a travaillé montre à ce propos que les immigrants ont en majorité plusieurs raisons de choisir l’Atlantique. Seulement un tiers des répondants à un sondage ont cité parmi elles le travail.

Le chercheur recommande néanmoins au gouvernement provincial d’élargir la cible de son recrutement d’immigrants francophones, en y incluant notamment les Africains.

Des immigrants satisfaits à l’emploi

M. Pépin-Filion met enfin en parallèle les niveaux de scolarité demandés par le marché du travail de la province et ceux détenus par sa population. Les chiffres montrent que seulement 22% des Néo-Brunswickois (et non les chercheurs d’emploi uniquement) détiennent un diplôme universitaire alors que 28% des emplois offerts requièrent une telle formation.

Ces faits pourraient expliquer pourquoi 64% des immigrants francophones (au trois quarts diplômés d’études postsecondaires) jugeaient que leur travail correspondait tout à fait ou plutôt bien à leur formation et niveau d’expérience, selon un sondage de l’ICRML.

Un bon point au moins pour la rétention de ceux qui sont venus, si ce n’est pour l’attraction de ceux qui pourraient venir.

En chiffres

En 2018, les nouveaux arrivants d’expression française représentaient 19% de l’ensemble des nouveaux arrivants au Nouveau-Brunswick. En 2019, cette proportion est passée à 24%, selon le gouvernement provincial.

Un élément de sa stratégie de croissance démographique consiste à viser une augmentation annuelle de 2% de ce chiffre dans le but d’atteindre 33% d’ici 2024.

«La cible une fois atteinte, nous prendrons des mesures pour maintenir un tel niveau d’immigration francophone», a promis par courriel la porte-parole du ministère de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail, Leigh Watson.

Elle n’a toutefois fait mention d’aucune mesure concrète.