COVID-19: la réaction gouvernementale est-elle trop brutale?

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a-t-il trouvé le bon équilibre entre le contrôle de la deuxième vague d’épidémie de COVID-19 et le bien-être des citoyens? Deux professeures en gestion des services de santé et une chercheuse en psychologie en débattent.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a encore agi avec force et rapidité à l’arrivée de la deuxième vague d’épidémie de COVID-19 au début d’octobre, selon la professeure en gestion des services de santé à l’Université de Moncton (U de M), Stéphanie Collin.

Elle s’inquiète seulement de l’efficacité de la communication envers la population, notamment celle du Restigouche.

La médecin hygiéniste en chef de la province, Jennifer Russell a accusé celle-ci de ne pas suivre les règles de santé publique, tandis que le nombre de personnes contaminées continuait d’augmenter dans sa région le 20 octobre.

«La communication n’est peut-être pas défaillante, mais il y a de petits défis, commente Mme Collin. Il y a la notion du temps. Les gens sont peut-être moins réceptifs au message après huit ou neuf mois de crise. Nous sommes peut-être aussi victimes de notre succès. Nous avons eu peu de cas et de décès jusqu’à présent. Peut-être que les gens se demandent s’ils peuvent être infectés.»

Centralisation nécessaire

La professeure ne remet en revanche pas en cause le découpage de la province en vastes zones de santé, où les restrictions s’appliquent partout de la même façon. Elle juge aussi la centralisation du pouvoir en temps de crise nécessaire, afin que les responsables puissent agir vite.

Elle précise que cette centralisation se concrétise par trois équipes à Fredericton: un comité multipartite comprenant l’opposition politique, un centre des opérations d’urgence, ainsi qu’un groupe de travail réunissant Vitalité, Horizon, le ministère de la Santé et la médecin hygiéniste en chef.

«La question, c’est à quel moment on décentralise à nouveau pour redonner du pouvoir aux régies de la santé régionales, commente la professeure. Peut-être que rendus à cette étape, nous pourrions aussi trouver des moyens de responsabiliser les citoyens en communiquant avec les associations, les municipalités et à travers des réseaux sociaux. Il y a un essoufflement concernant les mesures coercitives.»

Transparence demandée

La professeure en gestion des services de santé à l’Université de Moncton (U de M), Stéphanie Collin, invite l’exécutif a être plus transparent. Elle explique qu’il se confronte à une alternative: provoquer la colère en agissant vite ou subir des reproches en agissant lentement.

«Comme il faut agir rapidement, il doit donc être transparent et parfois revenir sur les décisions», conclut-elle.

En même temps, elle critique les ordres et contre-ordres ainsi que les messages parfois flous du gouvernement.

Au début de juin, celui-ci a changé d’avis du jour au lendemain à propos du port du masque, par exemple.

– La Presse canadienne: Graham Hughes

«On voyait qu’au Québec et en Nouvelle-Écosse, c’était obligatoire. Pourquoi pas ici? Donnez-nous la raison, s’exclame Mme Collin. Expliquez-nous à quelle étape ça devient obligatoire. Il faut tenter de fonder le message sur des données moins que sur la politique. Ça joue sur la confiance.»

Décisions discutables

La professeure note également les tensions entre différentes valeurs (la liberté et la sécurité par exemple) générées par la pandémie. Elle admet la multiplicité des réponses possibles visant à trouver un équilibre entre elles.

«Où est-ce qu’on pourrait discuter, consulter la population pour mieux comprendre les mesures sanitaires qu’on trouve contraignantes?», s’interroge-t-elle.

La chercheuse au département de psychologie de l’Université du Nouveau-Brunswick (UNB) Moira Law condamne d’ailleurs les mesures sanitaires imposées par le gouvernement à de larges pans de la population. Il devrait concentrer son effort sur les personnes à risque (les hommes âgés, par exemple), d’après elle.

Elle fonde son opinion sur les résultats d’une étude à laquelle elle a travaillé, publiée en juillet par la revue Psychologie canadienne.

Son équipe a montré que la détresse émotionnelle était liée (de façon corrélationnelle et non causale) à la limitation de la vie sociale (la distanciation physique, le confinement et le port du masque, par exemple), à l’érosion de la cohésion sociale (la perte de confiance, de solidarité et de consensus) et au sentiment d’insécurité.

Psychologie oubliée

«La réaction à la pandémie est très brutale et manque de fondements scientifiques, accuse-t-elle. Le virus ne frappe pas tout le monde de la même façon et il faudrait réagir sur ce modèle.»

La chercheuse en psychologie juge par ailleurs que le gouvernement se focalise trop sur la COVID-19 et insuffisamment sur les autres critères de la santé (les maux sociaux et émotionnels, mais aussi les maladies physiques non causées par la pandémie actuelle, comme le diabète ou le cancer).

«La définition de la santé au sens large a été perdue, déplore-t-elle. Ils n’ont qu’un indicateur en tête: le nombre de cas de COVID-19. L’espoir était d’aplanir la courbe du nombre de personnes infectées au cours du temps pour soulager le système de santé. Maintenant, nous essayons d’éliminer complètement le nouveau coronavirus, ce qui n’est peut-être ni logique ni raisonnable.»

Stigmatisations craintes

La professeure à la gestion des services de santé à l’U de M, Claire Johnson admet que l’objectif du Nouveau-Brunswick a changé, qu’il est peut-être moins réaliste et ne justifie peut-être pas la détresse psychologique de certaines personnes.

Elle rappelle toutefois que la COVID-19 se propage vite et que tout le monde peut potentiellement la répandre. Elle pense aussi que cibler des populations à risque reviendrait à les stigmatiser.

«Une approche populationnelle est plus douce. Elle permet de normaliser une situation et de partager le stress au lieu de l’augmenter chez une population particulière, revendique-t-elle. D’ailleurs, si quelqu’un a eu un contact avec une personne infectée, il doit s’isoler. Ça, c’est très, très ciblé.»