Agressions sexuelles sur des mineurs: plus de 100 signalements par an dans le Grand Moncton

Lors de son ouverture en octobre 2017, la directrice du Centre Boréal n’imaginait pas y accueillir autant d’enfants et d’adolescents victimes de crimes sexuels.

«Nous avons dépassé les 100 signalements dès la première année», confie Angèle Losier.

Ce centre d’expertise pour les enfants victimes d’agression sexuelle est le premier au Nouveau-Brunswick. Les locaux, situés à Dieppe, concentrent une expertise psychosociale, policière, médicale et judiciaire pour des enfants de tous les âges.

C’est là que sont menés les entrevues des enquêteurs de la GRC et des employés du ministère du Développement social, l’examen médico-légal et le suivi judiciaire. Des services de thérapie post-traumatique y sont également offerts.

«Nous accueillons des enfants victimes de gestes à caractère sexuel, de jeunes victimes du partage de photos intimes, mais aussi de jeunes victimes impliquées dans la production de matériel pornographique juvénile», explique la directrice.

D’après les statistiques compilées par l’organisme entre octobre 2017 et février 2020, 51,5% des signalements concernaient des enfants âgés entre 3 et 11 ans.

Près de trois victimes présumées sur quatre étaient de sexe féminin. Elles étaient principalement originaires de Moncton (55,4%), de Riverview (16,6%) et de Dieppe (8,8%).

Dans plus de huit cas sur dix, l’agresseur présumé était un homme.

Le nombre d’histoires sordides partagées entre les murs du centre Boréal fait dire à Angèle Losier que le grand public ne réalise pas complètement l’ampleur de la problématique.

«Il y a plusieurs raisons pour lesquelles M. et Mme Tout-le-Monde ne sont pas conscients de ce qu’il se passe dans nos communautés. Les affaires qui impliquent des mineurs sont soumises à des avis de non-publication, dit-elle. Il y a surtout très peu de dossiers pour lesquels on est capable de porter des accusations, malheureusement c’est souvent la parole de l’enfant contre celle de l’agresseur.»

Le récit de la majorité des victimes ne sera d’ailleurs jamais entendu. On estime que seulement 9% des agressions sexuelles sont dévoilées.

«Ce qui m’inquiète le plus, ce sont tous les autres enfants qui ne signalent pas l’incident et qui ne bénéficient pas de nos services, se désole Angèle Losier. Quand un enfant vient ici, on sait au moins que l’agression ne se reproduira pas.»

Les signalements ont chuté lors de la période de confinement, ce qui a particulièrement préoccupés les intervenantes du centre. «Derrière les portes fermées, les victimes n’avaient plus autant de possibilités de trouver de l’aide. Lorsque les bulles se sont ouvertes on a vu les appels monter en flêche. On sait que les agressions ne se sont pas arrêtées par ce qu’elles sont souvent commises par les proches.»

Un modèle à étendre

Avant le centre Boréal, la jeune victime devait faire face à un long processus et elle devait raconter ce qu’elle avait vécu plusieurs fois, que ce soit à une infirmière, à un enquêteur ou aux avocats. Regrouper tous les services sous un même toit a permis de favoriser le rétablissement des enfants et de diminuer le traumatisme à long terme, souligne la directrice.

«Il faut s’assurer que le compte-rendu de l’agression sexuelle soit le plus fidèle possible, sans proposer de réponse, ni influencer la mémoire de l’enfant, poursuit-elle. Minimiser le nombre de fois que l’enfant doit livrer son témoignage permet d’éviter que le discours de l’enfant soit «contaminé», et de préserver son témoignage comme une preuve. Si le procureur de la Couronne détermine qu’il y a suffisamment d’éléments pour amener le dossier devant la justice, les services aux victimes nous aident à accompagner l’enfant à travers le processus judiciaire.»

L’équipe du centre Boréal planche actuellement sur une campagne au sujet de la cyberviolence sexuelle à destination des adolescents et du personnel scolaire. Elle souhaite aussi développer un meilleur accompagnement pour les parents ou le tuteur des victimes.

«On réalise tout l’impact sur le parent qui apprend ce que son enfant a subi. Les parents nous arrivent en crise et ont besoin d’un soutien thérapeutique plus approfondi», souligne Angèle Losier.

Notons qu’un second centre, basé sur le même modèle, le Child and Youth Advocacy Centre, ouvrira bientôt ses portes à Saint-Jean.

L’organisme Family Plus a reçu l’an dernier 739 000$ du gouvernement fédéral pour mener à bien l’initiative.

La directrice du Centre Boréal espère que d’autres verront le jour. «Dans le nord de la province, on fonctionne encore selon l’ancien modèle, l’enfant doit répéter son témoignage plusieurs fois. On aimerait que tous les enfants puissent être accueillis dans un milieu sûr et accueillant, qu’on ne demande plus à un enfant de témoigner dans un poste de police.»