Dans un monde masqué, les Sourds sont exclus!

Obligatoire dans tous les lieux publics, le masque est sur toutes les lèvres. Au grand dam des personnes sourdes et malentendantes qui, ne pouvant plus s’appuyer sur la lecture labiale, voient leur communication compliquée depuis le début de la pandémie.

Le masque est aujourd’hui devenu la norme, il réduit le volume de la parole et empêche de capter toutes les expressions du visage. Pour les personnes sourdes et malentendantes, impossible de lire sur les lèvres lorsque la bouche de l’interlocuteur est cachée par un bout de tissu opaque.

«C’est vraiment un nouveau monde pour nous. Le masque est une barrière supplémentaire dans notre vie», confie Leanne Gallant, de Riverview.

Atteinte d’un trouble d’audition, elle a accepté de réaliser une entrevue en langue des signes pour nous partager son quotidien, avec l’aide d’une interprète d’expérience, Tammy Pyper.

«Les personnes entendantes se fient sur l’intonation de la voix pour déterminer l’intention, l’émotion de leur interlocuteur. Les personnes sourdes et malentendantes dépendent fortement des expressions du visage. On ignore si la personne est satisfaite ou frustrée, c’est un peu intimidant», raconte-t-elle.

Difficile également pour quelqu’un utilisant la langue des signes de porter un masque traditionnel, car c’est souvent le mouvement de la bouche qui permet de savoir avec précision quel mot est utilisé.

Travailleuse en soutien communautaire, Leanne organisait des groupes de soutien, des ateliers d’information et des rencontres de loisirs destinés aux personnes sourdes jusqu’au début de la pandémie. Ces activités, désormais suspendues, étaient une véritable bouffée d’air frais pour les participants.

«Ça faisait partie de notre culture sourde de pouvoir nous retrouver, de faire des choses ensemble. La technologie n’est pas toujours adaptée parce que la langue des signes utilise vraiment les trois dimensions, et puis il y a souvent des problèmes techniques.»

Les cours de langue des signes n’ont pas non plus repris. Lynn Leblanc, la directrice générale des Services aux sourds et malentendants du N.-B., estime que la situation marginalise un peu plus les personnes qui vivent ce handicap invisible. «Ça devient difficile de se débrouiller. Certains sont bouleversés de se retrouver hors de la conversation. C’était déjà une communauté assez isolée avant la COVID-19, on voit un impact sérieux sur leur santé mentale», s’inquiète-t-elle.

Contourner l’obstacle

Certains fabricants ont proposé une solution, l’entreprise québécoise Madolaine par exemple, a développé un «masque sourire», équipé d’une fenêtre transparente qui laisse entrevoir une grande partie du visage.

L’Association des personnes avec une déficience de l’audition en a commandé 100 000 qu’elle vend sur son site. Leanne Gallant fait le souhait que ce type de protection faciale se généralise.

En attendant, elle doit compter sur la compréhension de son interlocuteur. «Certaines personnes acceptent de retirer leur masque en restant à distance, pour une personne c’est un signe de respect. Lorsque quelqu’un refuse, on a l’impression de ne pas être important.»

Le développement des applications de reconnaissance vocale lui facilite tout de même la vie. La pandémie a d’ailleurs forcé certaines personnes à apprivoiser les outils technologiques à leur disposition pour gagner en indépendance, mentionne-t-elle.

Audition Québec propose une autre idée pour éviter les moments d’incompréhension: se procurer un macaron ou un autocollant avec la mention «Je lis sur les lèvres».

Pour les personnes plus âgées, la transition est plus rude et le désarroi plus grand. Cora Cassidy, âgée de 91 ans, est atteinte de surdité profonde. Son fils Judson reconnaît que sa maman peine à s’adapter.

«Ç’a été un choc pour elle, elle trouve ça difficile. Elle se fiait beaucoup au mouvement des lèvres, au non verbal pour comprendre les autres», témoigne-t-il. Désormais, la résidente de Shediac ne sort plus faire ses commissions sans un stylo et un papier.

Un enjeu de santé

Au début du mois de mars, lorsque la pandémie a pris de l’ampleur, les points de presse de la santé publique se faisaient sans aucune interprétation. Alors que la crise s’aggravait, les membres de la communauté malentendante étaient laissés dans le brouillard, se souvient Leanne. «Nous étions perdus, on n’avait aucune idée de ce qu’il se passait.» La situation a finalement été corrigée à la fin du mois.

Ce raté n’a pas été le seul. Lynn Leblanc rapporte que des interprètes en langue de signe ayant voyagé en zone orange pour y servir leurs clients se sont récemment vus refuser l’accès à l’Hôpital régional de Saint-Jean.

«Ça retire aux personnes sourdes l’accès aux services de santé, ce n’est vraiment pas acceptable, est-ce que ça signifie que la santé des personnes entendantes est plus importante?», dénonce-t-elle.

Selon une représentante du réseau de santé Horizon, les interprètes sont considérés comme une des personnes de soutien agréées, elle conseille donc de communiquer avec l’équipe de soins avant le rendez-vous pour faciliter le processus de sélection à l’entrée.

«Une communication efficace entre les patients et leurs équipes de soins est essentielle pour fournir des soins sûrs et de qualité, souligne Nancy Parker, directrice générale à l’Hôpital de Moncton. Par exemple, les discussions sur le diagnostic ou le traitement d’un patient, le plan de congé ou l’obtention d’un consentement formel exigeraient la présence d’un interprète linguistique.»

Elle ajoute que les travailleurs hospitaliers ont accès à des masques faciaux transparents et à des amplificateurs auditifs pour communiquer avec des patients malentendants.

On estime à 750 le nombre de personnes sourdes au Nouveau-Brunswick. Selon l’Institut de la statistique du Québec, une personne sur dix a un problème d’audition à un degré divers.