Le gouvernement du Nouveau-Brunswick rate sa cible d’immigration francophone. L’une de ses solutions est d’investir dans un projet de promotion à l’étranger: Destination Acadie. Il ignore cependant combien de personnes il attire ainsi depuis 2012.

L’administration mesure peu l’efficacité de la mise en valeur du Canada atlantique par des conférences, des concerts et des kiosques à l’international.

«Bien que nous sachions combien de candidats sélectionnés par le Nouveau-Brunswick participent à nos activités, nous n’avons aucun moyen de recueillir la même information quand un immigrant choisit d’utiliser un programme d’immigration fédéral», explique le gouvernement provincial.

Les documents qu’il a envoyés à l’Acadie Nouvelle, sous la contrainte de la Loi sur l’accès à l’information, mettent seulement en évidence un suivi des démarches préliminaires à l’immigration des participants à Destination Acadie depuis 2019.

«Il est clair que le gouvernement du Nouveau-Brunswick est satisfait puisque cette activité est reprise annuellement, dit-il malgré tout. Il est important de se faire voir dans les marchés francophones afin d’attirer des immigrants francophones chez nous.»

En fait, le gouvernement est seulement capable d’affirmer que Destination Acadie a permis une hausse des nouveaux arrivants marocains dans la province, qui constituaient deux familles en 2016, 33 en 2017 et 57 en 2018.

Entre ces deux années, le programme a coûté au contribuable néo-brunswickois un total de 262 000$ pour transporter, nourrir, loger, rémunérer et équiper des agents au Maroc, mais aussi en France, en Belgique et au Royaume-Uni.

Une séance d’information organisée par la mission Destination Acadie à Marrakech en 2017. – Archives

Voyager

L’ancien président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), Kevin Arseneau, raconte à ce propos, avec beaucoup de prudence, l’expérience qu’il a vécue dans la délégation qui s’est rendue au Maroc en 2017.

«Ça me semblait un peu beaucoup exagéré, un peu grandiose compte tenu de l’objectif qu’on visait, confie l’actuel député du Parti vert. Je ne suis pas habitué à voyager de cette façon-là… des soirées dans les hôtels… Je ne veux pas critiquer, mais ça pourrait être beaucoup plus efficace.»

Les résultats de Destination Acadie sont sans doute plus élevés qu’une poignée de familles marocaines. Les équipes à l’étranger ont communiqué auprès d’environ 4600 candidats potentiels à l’immigration entre 2016 et 2018.

Des indices présents dans un rapport publié en 2020 par l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques (ICRML) tendent néanmoins à montrer qu’ils sont faibles.

«La grande majorité des personnes rencontrées [pour une quarantaine d’entrevues] n’ont pas participé à des salons de recrutement tels que Destination Canada ou Destination Acadie et ne connaissaient pas ces initiatives», ont constaté ses auteurs.

Une séance d’information organisée par la mission Destination Acadie à Marrakech en 2017. – Archives

Attirer quelques immigrants

Le groupe de recherche dirigé par Christophe Traisnel a expliqué que la majorité des 400 répondants à un sondage de l’étude ont décidé de s’installer en Atlantique après s’être informés plutôt sur internet.

Le professeur de sociologie à l’Université de Moncton, Leyla Sall a en revanche observé en 2018 que Destination Acadie avait permis à plus d’une quinzaine d’immigrants de s’installer avec leur famille au Nouveau-Brunswick, dans le cadre d’entrevues avec 78 personnes.

«Ces immigrants francophones me disaient, pour la plupart: ‘‘nous avons d’abord pensé à nous établir au Québec puisque nous ne savions pas qu’il existait des communautés francophones dans les Maritimes’’», rapporte le chercheur.

Quoi qu’il en soit, des experts et des candidats potentiels à l’immigration critiquent la stratégie de Destination Acadie. C’est le cas de Mohamed (nom fictif), qui a fait huit heures de route en 2019 pour se rendre à Dakar au Sénégal, afin d’assister à l’événement de promotion.

«Le Canada est un beau pays où tous les jeunes rêvent d’aller, explique à l’Acadie Nouvelle l’homme âgé de 23 ans. Pour moi par exemple, c’est vraiment difficile de m’en sortir financièrement comme soudeur en Mauritanie [au nord-ouest de l’Afrique].»

Mohamed espérait donc donner des CV, d’autant plus que les organisateurs de Destination Acadie lui avaient conseillé d’en apporter au format canadien, même s’ils ne promettaient pas la présence de recruteurs.

«Un présentateur nous a dit qu’il n’y en avait pas, à notre grande surprise et à notre grande déception, déplore-t-il. C’était juste une séance d’information sur des choses qu’on savait déjà: ils ont parlé du Nouveau-Brunswick et nous ont dit que le Canada, c’était bien…»

Résultat, Mohamed a l’impression d’avoir été trompé. Il assure que les autres participants (originaires de plusieurs pays d’Afrique et même du Moyen-Orient, selon lui) ont ressenti la même frustration.

Le rapport de mission de 2019 de Destination Acadie montre d’ailleurs que les organisateurs ont pris conscience que le manque d’offres d’emploi au public de Dakar a donné des résultats «mitigés».

La même année, au Maroc, l’ambassade du Canada les a aussi informés qu’ils devraient montrer aux candidats et à l’agence marocaine de l’emploi (l’ANAPEC) que leur mission avait «des retombées».

Danser des claquettes

Le problème est d’autant plus pressant que le Québec organise des entretiens d’embauche dans les pays francophones où Destination Acadie se contente de donner de l’information. Et ce alors que ses organisateurs n’oublient pas de présenter des spectacles de claquettes, afin de «promouvoir la culture et le patrimoine acadiens»…

– Gracieuseté

«C’est une opération charme avec de la musique, de la culture, observe l’expert en immigration Chedly Belkhodja. Mais ce qui est important, c’est la place des entreprises, des offres d’emploi et de formations d’appoint. On n’est pas au Congrès Mondial Acadien ni dans le tourisme. Sinon, on crée des déceptions.»

L’ICRML a quand même noté une nouveauté à partir de 2018, quand des employeurs canadiens ont partagé avec des organismes participant à Destination Acadie des renseignements sur leurs postes disponibles.

Mais les progrès semblent avoir été faibles dans les deux missions suivantes. Le rapport de l’édition virtuelle de Destination Acadie en décembre 2020 recense pour l’instant l’émission d’une offre d’emploi et le suivi de deux profils intéressants (en plus de démarches préliminaires d’immigration) à l’issue de l’événement. Le nombre de participants était de 470. Le coût pour la province: 37 000$.

En route pour le mystère, Destination Acadie!

Un succès. Voilà ce qu’est le programme de promotion de l’immigration Destination Acadie pour le gouvernement du Nouveau-Brunswick. Il a cependant censuré de très nombreux passages d’une réponse à une demande de renseignements.

Voici ce que le gouvernement a refusé de révéler entièrement: les rapports financiers, les livres comptables, les factures, les reçus, les récépissés, les honoraires et les documents des processus d’appels d’offres liés à Destination Acadie.

Fredericton a pourtant dépensé 538 000$ de fonds publics dans ce projet de promotion de l’immigration francophone, de 2014 à 2020.

Pour justifier son opacité, le gouvernement invoque plusieurs articles de la Loi sur l’accès à l’information. Ces passages portent notamment sur les notions de pertinence et de vie privée.

Peut-être est-ce parce que la province (avec la Nouvelle-Écosse) a sous-traité Destination Acadie à des organismes comme la Société nationale de l’Acadie (SNA) ou les Productions KLEF.

Mais où trouver des informations lorsque ces organisations décident aussi de se taire?

La SNA s’en est tenue au communiqué de presse qu’elle a émis en 2019 à la suite d’une chronique de Roger Ouellette dans l’Acadie Nouvelle, qui dénonçait un manque de transparence à propos de Destination Acadie.

«La SNA s’est retirée de l’initiative pour les mêmes préoccupations que celles évoquées par le chroniqueur», a déclaré sa présidente, Louise Imbeault.

Le directeur des Productions KLEF, François Emond a aussi refusé de prendre la parole sous prétexte qu’il n’est qu’un prestataire de services.

«Mes responsabilités dans la livraison du projet de Destination Acadie étaient limitées à assurer la gestion logistique de l’événement, a écrit le producteur dans un courriel. Je suis engagé, par les gouvernements organisateurs, pour conseiller et piloter les aspects organisationnels».

M. Emond est pourtant désigné dans un document du gouvernement comme «directeur de Destination Acadie».

Son entreprise a aussi reçu des subventions du ministère de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail pour d’autres projets censés augmenter le nombre d’immigrants francophones: le Festival interceltique de Lorient et le Festival pause guitare d’Albi (des événements culturels).

Le gouvernement prétend aussi avoir échoué à trouver un porte-parole disponible pour discuter avec l’Acadie Nouvelle, qui a tenté sans succès de joindre Marie-Josée Groulx, une directrice responsable de l’attraction de la main-d’œuvre.

Cette ancienne collègue de M. Emond aux jeux de la Francophonie était «l’interlocutrice autorisée» pour les missions de promotion de l’immigration en 2019 au Maroc, au Portugal et au Sénégal, par exemple.

En outre, deux notes de frais la concernent pour un événement de Destination Acadie au Maroc en 2017. Elles s’élèvent respectivement à 5000$ pour un recrutement préalable et à 13 600$ pour 11 jours de voyage.

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