Son livre ne va pas plaire à tout le monde. Leyla Sall le sait. Mais ce sociologue à l’Université de Moncton entend montrer que si l’Acadie veut des immigrants francophones, elle doit leur ouvrir son marché du travail. Et arrêter l’entre-soi.

«Malgré une pléthore de programmes destinés à favoriser l’attraction, la rétention et l’intégration […], les politiques publiques d’immigration francophone ont échoué», assène M. Sall dans L’Acadie du Nouveau-Brunswick et «ces» immigrants francophones.

Les gouvernements fédéral et provincial ratent en effet leurs cibles en la matière depuis plusieurs années, malgré la pression d’organismes comme la Société Nationale de l’Acadie (SNA) et la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB).

«Nous sommes présentement à 27% de désignations de candidats francophones annuellement», a indiqué en mars un agent de communication du gouvernement du Nouveau-Brunswick, alors que l’objectif est de 33%.

De surcroît, plus de la moitié des étrangers quittent le Nouveau-Brunswick après s’y être installés.

Impuissance

M. Sall recense de nombreuses causes à cet échec. Il remarque que les francophones doivent maîtriser l’anglais. Il observe aussi que la province est rurale et plus pauvre que le reste du Canada. Il pointe également les difficultés des diplômés étrangers à faire reconnaître leurs compétences, en sciences infirmières notamment.

«L’Acadie ne peut pas décider des critères de sélection d’immigrants et du nombre d’immigrants d’expression française qu’elle peut accueillir. Son rôle est militant et promotionnel», ajoute le professeur, pour distinguer cette nation du Québec et de la France, par exemple.

Résultat, les politiques publiques en faveur de l’immigration francophone ont seulement transformé l’Acadie du Nouveau-Brunswick en une communauté d’accueil «non viable, mais fictive», selon le sociologue.

En d’autres mots, les nouveaux-arrivants y sont peu nombreux et une grande partie d’entre eux partent après un séjour de quelques années. Cependant, les groupes de pression et les ministères continuent à promouvoir l’immigration sans tenir compte de l’intégration, d’après le chercheur.

«Tout le monde ferme les yeux, car il y a une convergence d’intérêts entre le gouvernement fédéral et les organismes acadiens, précise M. Sall. Le premier paraît remplir ses obligations linguistiques et les seconds donnent à leur communauté ainsi qu’à eux-mêmes une image inclusive.»

Complaisance

Le professeur soutient que les politiques en faveur de l’immigration francophone servent juste à préserver la paix linguistique et à symboliser le droit de l’Acadie du Nouveau-Brunswick à garder son poids démographique.

«On parle toujours de l’immigration en termes de chiffres, remarque M. Sall. Écoutez la SANB: ‘‘on n’a pas nos 33% d’immigrants, c’est ça qu’on veut’’. Mais qu’est-ce que cet organisme fait réellement pour ouvrir le marché du travail francophone à des immigrants?»

Discriminations

Le chercheur reconnaît que la SANB et la SNA ont peu de pouvoirs sur l’attraction et la rétention des nouveaux arrivants. Il critique cependant leur action contre les discriminations dont sont victimes des étrangers.

«En Acadie du Nouveau-Brunswick, ces discriminations seraient endémiques dans les secteurs du marché du travail ayant émergé du fait de la politique de la dualité linguistique, soit la santé et l’éducation», avance-t-il.

Le sociologue rapporte notamment le parcours d’un Africain qui raconte être devenu par chance le seul enseignant permanent d’origine étrangère au district scolaire francophone sud (DSF-S), où sévit pourtant une pénurie de personnel.

«Pour transmettre la culture acadienne, il faut être Acadien, estime M. Sall, qui pense que l’Acadie se définit plus par les liens du sang que par un projet de société en français. Un tel point de vue entraîne nécessairement une volonté d’homogénéisation du corps enseignant.»

La directrice des relations stratégiques du DSF-S, Ghislaine Arsenault, objecte qu’aucune statistique sur les origines des employés de son district n’existe et que celui-ci s’efforce de faciliter l’embauche de personnes issues de l’immigration.

M. Sall pointe surtout la discrimination dans le secteur de la santé, que ce soit durant la formation en sciences infirmières à l’Université de Moncton ou en milieu de travail hospitalier.

«S’agissant des étudiants internationaux, les conversations informelles ainsi que les entrevues avec sept d’entre eux, connus pour leur sérieux et leur engagement dans leurs études, feraient ressortir des évaluations arbitraires ainsi que des attitudes d’exclusion de la part des monitrices durant les stages», expose-t-il.

Bouche-à-oreille

M. Sall a aussi découvert que de nombreux immigrants francophones, surtout ceux qui sont racisés, voient leur carrière bloquée dans des emplois peu valorisants comme dans les centres d’appels, ou en pénurie de main-d’œuvre comme dans les succursales de banques.

Il rapporte en outre que les étrangers constatent l’existence de réseaux professionnels tricotés serrés, fonctionnant par le bouche-à-oreille, encourageant le favoritisme et excluant les nouveaux arrivants.

«Pour un organisme comme la SANB, afin d’intégrer les immigrants, il suffit de leur distribuer des sourires, de les inviter à boire un café, voire de partager un repas avec eux, écrit-il. Or […] la gentillesse et le sourire envers les immigrants n’ont rien à voir avec leur accès à un emploi […].»

M. Sall assure que la sensibilisation contre le racisme est peu efficace. Il préconise plutôt la mise en place d’un quota de 33% d’employés d’origine étrangère dans les secteurs contrôlés par l’Acadie: l’éducation et la santé.

«Ça démontrerait une volonté d’intégrer les immigrants de bonne foi», commente le sociologue.

Il conseille aussi la SNA et la SANB d’allouer plus de ressources à la promotion des bienfaits économiques et démographiques de l’immigration francophone au sein des communautés acadiennes.

«Il y a de l’espoir, car la communauté d’accueil a un discours inclusif. C’est un point de départ important», relève M. Sall en songeant au rejet de l’immigration en France, où il a vécu pendant 10 ans.

Un livre «nécessaire»

– Gracieuseté

Le chercheur en immigration francophone, Chedly Belkhodja qualifie le livre de son confrère Leyla Sall de nécessaire. Le professeur à l’Université Concordia se réjouit notamment de la dimension critique de l’ouvrage paru aux Presses de l’Université Laval.

«Il y a beaucoup de travaux sur l’immigration qui restent descriptifs, où on présente les indicateurs de succès, où on expose des analyses qui répondent aux volontés des pouvoirs politiques, observe M. Belkhodja. M. Sall questionne ce qui se passe, ce qui est le rôle d’un chercheur.»

Le professeur de sciences politiques remarque surtout dans L’Acadie du Nouveau-Brunswick et «ces» immigrants francophones la mise en évidence de la précarité des parcours migratoires.

«C’est une tendance qui ne change pas, remarque-t-il. Il y a des types d’emploi dans lesquels les immigrants (peut-être moins les Européens) se trouvent coincés, en santé et dans les centres d’appels par exemple, où les locaux ne veulent pas travailler.»

M. Belkhodja salue aussi les réflexions de M. Sall sur le rapport des Acadiens à leur identité ainsi que celui des nouveaux arrivants à l’Acadie.

«On n’est pas toujours prêt à avoir ce débat, pointe cet ancien professeur de l’Université de Moncton. Face au besoin d’immigration, il faut accepter la transformation de l’Acadie et faire de la place à l’autre. C’est quand même quelque chose qui dérange encore certains.»

La crainte du professeur est la perte du sentiment communautaire dans la francophonie du Nouveau-Brunswick. Dans son ouvrage, M. Sall évoque le développement d’une société «en tranches napolitaines», dans laquelle différents groupes se côtoient sans se mélanger.

M. Belkhodja se risque toutefois à émettre quelques critiques sur le livre de M. Sall, malgré la petite taille du milieu universitaire.

«Ce n’est pas clair à 100% s’il a travaillé sur Moncton, sur l’Acadie ou sur le Nouveau-Brunswick, pointe-t-il. C’est un collage de recherches publiées précédemment. Ce n’est pas comme une étude complète avec un protocole. Parfois, ça se voit. Il y a des trous.»

M. Sall a utilisé les résultats de 78 entretiens qualitatifs, effectués principalement à Moncton, ainsi que les discussions de deux groupes composés respectivement de neuf et sept participants. Il admet qu’une étude quantitative (avec un sondage) aurait renforcé sa démarche.

Le chercheur fait toutefois valoir les confirmations que ses entrevues s’apportent les unes aux autres. Il rappelle de plus que des pairs ont relu son livre (conformément à la méthode scientifique).

La SNA optimiste quant à l’intégration des immigrants

Dans son nouveau livre, le sociologue Leyla Sall cite à plusieurs reprises la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick et la Société Nationale de l’Acadie, avec des propos parfois sévères. Les deux organismes commentent la thèse du professeur de l’Université de Moncton.

Le sociologue à l’Université de Moncton, Leyla Sall est fasciné par les revendications des organismes acadiens en faveur de l’immigration francophone parce que l’Acadie n’a ni son propre État, ni sa propre province.

L’agent de communication de Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), Éric Dow reconnaît que son association n’a pas toujours les ressources et les pouvoirs pour «maximiser le potentiel de l’immigration francophone» et favoriser l’intégration.

«C’est pour cette raison que la SANB revendique depuis plusieurs années une pleine dualité en immigration, afin que les Acadiens et francophones de la province puissent gérer leur système», écrit-il dans un courriel.

Difficile cependant d’obtenir une réaction plus précise de l’organisme, qui a refusé de discuter de vive voix du livre de M. Sall, L’Acadie du Nouveau-Brunswick et «ces» immigrants francophones.

La présidente de la Société nationale de l’Acadie (SNA), Louise Imbeault a en revanche relevé le défi, même si elle n’a pas eu le temps de lire l’ouvrage en détail.

Un livre «sévère et pessimiste»

«Je salue la démarche et l’effort intellectuel pour appréhender un sujet comme celui-là, mais je trouve que c’est un peu sévère et pessimiste, juge-t-elle. Je crois que notre capacité d’ouverture et d’accueil est plus grande que les premiers résultats obtenus.»

Mme Imbeault pense par ailleurs que l’analyse de l’immigration francophone au Nouveau-Brunswick de M. Sall est incomplète, en matière de communautés et de secteurs économiques étudiés. Elle déplore aussi parfois un manque de preuves, notamment au sujet de possibles discriminations à l’embauche dans l’enseignement.

«Ce n’est pas prouvé que l’immigration est réussie ailleurs, lance-t-elle en outre en prenant les exemples de la France et des États-Unis. Toute personne qui change de milieu rencontre des difficultés, ce n’est pas particulier à l’Acadie. Mais peut-être qu’à cause de notre insécurité culturelle, on est un peu protecteur.»

Des quotas «artificiels»

La présidente de la SNA admet que du travail reste à faire pour améliorer l’intégration des immigrants francophones.

«Ils restent parfois un peu sur leur quant-à-soi parce qu’ils doivent se recréer une famille et une vie, mais on doit apprendre à les adopter, déclare-t-elle. Leur présence va changer des choses chez nous, mais on va aussi changer des choses dans leurs façons de faire.»

Mme Imbeault s’oppose toutefois aux quotas d’employés immigrants, proposés par M. Sall dans les systèmes de santé et d’éducation.

«C’est artificiel et ça inverse de la discrimination, critique-t-elle. Il faut un accès égal pour tous aux emplois.»

La présidente de la SNA estime aussi qu’il faut respecter les normes des associations professionnelles et les contester seulement lorsqu’elles sont injustes, dans le cas des infirmières par exemple.

«L’accès à cette profession est injuste pour tous les francophones», précise-t-elle.

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