L’histoire se répète-t-elle vraiment? La fin de la crise de COVID-19 marquera-t-elle un retour aux «années folles» comme en 1920, après la pandémie de grippe espagnole?

Le vent d’optimisme qui souffle chez nos voisins américains ces jours-ci fait rêver au Nouveau-Brunswick.

Plusieurs s’autorisent enfin – après plus d’un an – à se projeter dans «l’après-pandémie», même s’il n’est pas encore très clair à quoi ressemblera la nouvelle normalité.

À travers le monde, tous les pays réfléchissent aux meilleurs moyens de rebondir de cette épreuve.

De plus en plus d’économistes, de chercheurs, d’historiens et d’épidémiologistes avancent des hypothèses.

Parmi ceux-ci, la perspective que les années 2020 puissent ressembler aux années folles de 1920 semble être l’une des plus optimistes, mais est-elle réaliste?

Agnes Arnold-Forster, une historienne des soins de santé, a revisité l’idée la semaine dernière dans un texte publié sur le site web de La Conversation.

Deux siècles, deux pandémies, deux contextes différents

Il y a plus de 100 ans, lors de la pandémie de la grippe en 1918, le monde composait avec les mêmes incertitudes qu’aujourd’hui, rappelle l’historienne.

La grippe surnommée à l’époque «grippe espagnole» avait alors tué de 50 à 100 millions de personnes à travers le monde, dont plus de 50 000 au Canada.

Elle a été suivie d’une «décennie de changements sociaux et économiques spectaculaires» marquée notamment par l’utilisation répandue des voitures, des avions, du cinéma, mais aussi la naissance de la radio et des cartes de crédit en Amérique du Nord.

On l’a baptisée «les années folles» en raison de l’euphorie qui se faisait ressentir.

Comme dans les années 1920, Mme Arnold-Forster croit que la COVID-19 pourrait nous inciter à remettre en question le monde du travail, les gouvernements en place et l’espace réservé au plaisir dans nos vies.

Mais s’il est tentant d’utiliser ces similitudes pour prédire l’avenir, l’historienne prévient qu’il existe des «différences cruciales» entre les deux crises.

«Tout d’abord, le profil d’âge des victimes de la pandémie de grippe de 1918 ne ressemblait pas à celui de la COVID-19», rédige-t-elle.

«La grippe de 1918 avait surtout affecté les jeunes alors que les victimes décédées de la COVID-19 ont surtout été des personnes âgées. Par conséquent, la peur n’a pas été vécue de la même façon selon les générations.»

Le niveau de peur est important parce qu’il reflète naturellement le niveau de soulagement qui en suit.

Puisque la grippe de 1918 a été beaucoup plus mortelle que le nouveau coronavirus, on peut croire que les jeunes de 20 à 30 ans qui ont survécu à la pandémie actuelle n’auront pas les mêmes réactions.

De plus, Mme Arnold-Forster souligne que les deux pandémies se sont déroulées dans un contexte bien différent.

«Il est important de noter que la grippe de 1918 est survenue immédiatement après la Première Guerre mondiale, qui a entraîné en soi un bouleversement radical de l’ordre social», avance-t-elle.

Au Canada, près de 61 000 personnes ont péri lors de ce conflit. Il s’agit du combat le plus sanglant de l’histoire canadienne.

«Malgré les drames vécus en 2020, les changements que nous vivons actuellement ne seront peut-être pas suffisants pour produire le même type de transformation sociale observé dans les années 1920», reprend la professeure.

Enfin, l’auteure note que bon nombre des jeunes n’auront pas nécessairement les moyens de se permettre de fêter le retour à la normale, même si l’envie s’impose.

«Les jeunes, en particulier, ont été durement touchés par les pressions financières liées à la COVID-19. Les travailleurs âgés de 16 à 24 sont confrontés aujourd’hui à un taux de chômage élevé et à un avenir incertain. Si certains ont réussi à surmonter la tempête économique de la dernière année, le fossé entre les riches et les pauvres s’est creusé», ajoute-t-elle.

Inégalités

Si les années 1920 sont surtout connues pour les danseurs de charleston, la musique jazz et la fête, l’époque n’était pourtant pas tout rose.

«Bien sûr, les années 1920 n’ont pas été une période de plaisir intense pour tout le monde. Les inégalités sociales étaient déjà un problème à l’époque, tout comme aujourd’hui. Et si la société est devenue plus libérale à certains égards, les gouvernements ont également adopté des politiques plus sévères et plus coercitives, notamment en ce qui concerne l’immigration et en particulier celle en provenance des pays asiatiques», écrit l’historienne.

Les experts redoutent aujourd’hui que l’histoire se répète dans ce sens.

«Des signes inquiétants indiquent qu’un tel ressac pourrait se reproduire aujourd’hui. Le sentiment anti-asiatique a augmenté et de nombreux pays utilisent la COVID-19 comme raison pour justifier des restrictions plus sévères aux frontières et des politiques protectionnistes.»

Apprendre du passé

Bradley Cross, professeur d’histoire à l’Université de St.Thomas à Fredericton, est d’avis que l’histoire ne se répète pas aussi souvent qu’on le pense, ou du moins ne devrait pas.

«Il y a un vieux dicton pour justifier l’étude de l’histoire: ceux qui n’apprennent pas du passé sont condamnés à le répéter. Ça signifie que nous pouvons apprendre de nos erreurs, c’est justement pour ça que nous étudions l’histoire.»

Dans les circonstances actuelles, M. Cross estime qu’il est naturel d’idéaliser les années folles.

«Se souvenir d’un âge d’or est réconfortant pour certains, alors ils ressortent le positif, mais il faut se rappeler que les années 1920 ont transformé toutes sortes de choses, bonnes et mauvaises», précise-t-il toutefois.

En 1920, l’historien rappelle par exemple que les groupes d’extrêmes droites ont pris de l’ampleur au Canada, dont au Nouveau-Brunswick.

Comme sa collègue, ce dernier craint que la pandémie de COVID renforce à nouveau le racisme et l’opposition à l’immigration à travers le pays.

«Si nous voulons regarder ce qui s’est passé historiquement, nous avons suffisamment d’informations pour éclairer de bons choix, à la fois au niveau de la communauté et du gouvernement, mais aussi au niveau individuel», assure-t-il cependant.

Le professeur n’ose pas prédire un retour à une période d’euphorie, mais est sûr que la fin de la crise de coronavirus, comme celle de la grippe, incitera certains progrès au Nouveau-Brunswick.

Il rappelle que c’est dans les années 1920 que la province s’est munie pour la première fois d’un département de Santé publique.

Des changements architecturaux importants avaient aussi eu lieu à l’époque pour améliorer la ventilation à l’intérieur des bâtiments.

«L’une des choses que le gouvernement avait apprises pendant cette période, c’est comment mieux utiliser la communication de masse pour transmettre leur message à la population», ajoute-t-il.

«J’imagine que cette pandémie les enseigne ou rappelle également de bonnes façons de communiquer des informations importantes.»

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