Alors que le Canada s’approchait du plein-emploi, le nord-est du Nouveau-Brunswick avait un taux de chômage de 13% en 2019. Est-ce de la faute des travailleurs saisonniers? Deux employées de l’industrie de la pêche réclament de l’empathie.

«Il faut vraiment être embarqué là-dedans pour comprendre ce que c’est, soutient Ida Lanteigne. Ceux qui nous traitent de lâches, c’est qu’ils ne sont jamais allés en usine. Je défie n’importe qui de le faire! Ils ne tofferont pas la run.»

L’habitante de Lamèque a 35 ans d’expérience dans la transformation du crabe, du homard et du hareng ainsi que dans la récolte de pommes de terre.

«C’est très physique, insiste-t-elle à propos de l’industrie de la pêche. Tu restes 12 heures par jour debout sur le ciment. Il fait quand même assez froid. Et tes bras n’arrêtent jamais: si 20 crabes tombent à ton emplacement, tu ne peux pas les laisser là, car il en tombe, il en tombe et il en tombe à chaque seconde.»

Résidente de Shippagan, Carole Chiasson a 36 ans d’expérience similaire et tient le même discours.

«C’est dur sur les mains, sur le dos et sur les jambes, témoigne-t-elle. Ceux qui n’ont pas travaillé en usine ne comprendront jamais ça. Là, tu l’enjoyes, ton break. Faut que tu t’assoies et que tu relaxes.»

Gagner son chômage

Les deux femmes font valoir leurs 70 heures de travail hebdomadaires durant la saison. Elles doivent en accumuler 420 afin de toucher leurs allocations pendant l’hiver.

«Je suis quand même chanceuse, car j’ai quatre ou cinq productions dans la même usine, se réjouit Mme Lanteigne. D’autres doivent travailler à deux ou trois endroits différents. C’est difficile pour ceux qui ont des enfants. Quand ils décollent et quand ils rentrent, les petits sont couchés.»

«Il faut essayer de pogner un peu tout pour avoir notre assurance-emploi, confirme Mme Chiasson. D’habitude c’est le crabe, ensuite le homard. Puis les patates vers Edmundston à l’automne. Là, il faut abandonner la maison pendant six à sept semaines.»

La quinquagénaire estime avoir travaillé l’équivalent de 12 semaines à 35h l’année dernière. À la fin de la saison, elle a dû se déclarer au chômage, c’est-à-dire en recherche d’emploi théoriquement.

«Je cherche tout le temps, dans l’Ouest par exemple, car je suis célibataire sans enfant, affirme Mme Chiasson. On essaye de se placer. Mais pas à un salaire moindre! Je gagne 17$ l’heure en usine. Je n’accepterais pas un salaire de 12$ l’heure.»

Apprécier l’hiver

Néanmoins, beaucoup de travailleurs saisonniers préfèrent peut-être envisager l’hiver comme un temps libre, selon l’économiste Richard Saillant.

«Dans le secteur des biens, le Nouveau-Brunswick affichait un taux de chômage de 12,6%, contre 5,1% pour le Canada en 2019, constate-t-il en soulignant la stabilité de la proportion pour la province et la bonne santé de l’économie nord-américaine à l’époque. Cela laisse entendre que le secteur fortement saisonnier de la production de biens au Nouveau-Brunswick avait atteint […] le plein-emploi, même s’il affichait un taux de chômage élevé.»

En d’autres mots, il semble que des travailleurs saisonniers reçoivent des allocations en hiver alors qu’ils ne cherchent pas de travail avant les prochaines pêches, gonflant ainsi artificiellement les statistiques du chômage de la province.

«Les quatre mois d’hiver où je ne travaille pas, je les apprécie, car je les gaspille souvent en thérapies, revendique Mme Lanteigne. On n’est pas mal magané. J’ai très, très mal dans les bras et de l’arthrose.»

Gérer la saisonnalité

M. Saillant se garde d’ailleurs bien de faire des reproches aux travailleuses d’usine de transformation des produits de la pêche. Son confrère, Pierre-Marcel Desjardins adopte la même attitude.

«Il ne faut pas montrer du doigt les gens de ces secteurs, plaide-t-il. À moins de faire une croix sur leurs activités, il faut accepter leur nature saisonnière et la gérer. De nombreuses contraintes font que ce n’est pas évident. On peut vouloir étendre les saisons, par exemple, mais il y a les quotas de prises et les baleines noires.»

Or, abandonner l’industrie de la pêche semble être une mauvaise idée, à écouter M. Desjardins. Il remarque que l’économie du Nord-Est reste confrontée aux obstacles des régions rurales, soit le manque d’infrastructures (routes, Internet, etc.), la faible demande de biens et de services ainsi que l’âge moyen élevé de la population.

«C’est un obstacle au développement d’activités innovantes, rappelle-t-il. Mais il faut voir le verre à moitié plein. L’économie de la région s’est diversifiée (depuis les fermetures et faillites au début des années 2000)!»

Chercher ailleurs

Pierre-Marcel Desjardins souligne que pour obtenir un emploi, un chômeur doit avoir une motivation financière suffisante et la formation adaptée.

«Les travailleurs saisonniers qui aimeraient travailler à l’année peuvent retourner aux études en touchant l’assurance-emploi, fait valoir la directrice régionale de Travail NB dans la Péninsule Acadienne. Nous payons ce qui est lié à la formation: les déplacements, la garderie, les livres et une partie des frais de scolarité.»

Isabelle Lagacé précise que ses conseillères peuvent même proposer un remboursement complet du coût des études jusqu’en 12e année, pour les personnes qui ont quitté le système scolaire tôt.

«Quand les usines ferment pendant l’hiver, certains travailleurs vont aux études, remarque-t-elle. C’est certain qu’ils font beaucoup d’efforts, mais on est là pour les accompagner financièrement.»

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