C’est au Nouveau-Brunswick où l’on retrouve désormais l’une des plus fortes proportions d’utilisateurs de drogues par injection au pays, une réalité qui en dit long sur la gravité de la consommation croissante de stupéfiants dans la région de Moncton.

Depuis plusieurs années, les problèmes de toxicomanie dans la région de Moncton inquiètent.

Selon des chiffres tirés d’une étude parue l’an dernier dans l’American Journal of Public Health, environ 1% des Néo-Brunswickois consomment des stupéfiants par voie intraveineuse.

La province serait ainsi devenue, après la Colombie-Britannique, l’endroit avec la plus forte proportion d’utilisateurs de drogues par injection au pays.

Ces données n’étonnent pas Debby Warren, directrice d’Ensemble Moncton, un organisme qui œuvre à réduire les méfaits et les risques associés à l’usage des stupéfiants dans la région.

«Ces chiffres ne me surprennent plus, dit Mme Warren. Peu de gens réalisent que le problème est devenu à ce point grave. Quand j’ai entendu parler de ces statistiques, j’ai mieux compris pourquoi nous avons du mal à répondre à la demande», dit-elle.

Parmi les nombreux services offerts par l’équipe de Mme Warren, on compte notamment la distribution d’articles nécessaires afin de s’assurer que les toxicomanes consomment en toute sécurité.

Entre le premier avril 2020 et le 31 mai 2021, l’organisme a distribué plus de 625 000 seringues aux consommateurs de stupéfiants de Moncton. Afin de freiner la propagation de la COVID-19 auprès de sa clientèle, Ensemble Moncton a aussi commencé à fournir des pipes pour fumer des méthamphétamines en cristaux. Debby Warren explique que la demande est si forte que ces pipes «partent comme de petits pains chauds.»

Son équipe en a distribué 13 205 en un peu plus d’un an.

L’urgentologue Danny Godin, qui est aussi chef de service des urgences au Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont, dit avoir aussi constaté une augmentation de la consommation des stupéfiants dans la région de Moncton au cours des dernières années.

«C’est assez clair qu’il y a eu une augmentation de la toxicomanie et de l’itinérance, qui vont souvent de pair, à Moncton, dit Dr Godin. Il a plus de drogues dures et les méthamphétamines en cristaux, on en voit de plus en plus.»

Son collègue de l’Hôpital de Moncton, Dr Serge Melanson, fait le même constat.

«J’ai vu un grand changement dans la toxicomanie que l’on voit à l’hôpital. Quand j’ai commencé ma carrière en 2003, on voyait davantage de dépendances aux opiacés. Depuis cinq ou sept ans, on a vu une très grande augmentation des gens qui consomment de la méthamphétamine en cristaux, c’est rendu assez sérieux.»

Plusieurs des utilisateurs de drogues par injection souffrent très souvent de plus d’une dépendance.

«On voit beaucoup de gens qui ont une polytoxicomanie. Ce n’est pas toujours que de la méthamphétamine en cristaux, ça s’accompagne aussi souvent de dépendances aux opioïdes», précise le Dr Godin.

D’après Debby Warren, c’est la crise des opiacés qui explique la popularité croissante des méthamphétamines en cristaux.

«On a voulu s’occuper des problèmes causés par les opioïdes, qui étaient surprescrits, mais on ne s’est pas occupé des gens qui en étaient dépendants, déplore-t-elle. Plusieurs se sont donc tournés vers les méthamphétamines en cristaux, très abordables et faciles d’accès.»

– Archives

Les effets de la toxicomanie se font sentir dans les urgences de Moncton

Les problèmes sociaux causés par la toxicomanie dans la région de Moncton se font sentir jusque dans les salles d’urgence des hôpitaux de la ville, une situation qui cause bien des défis pour les fournisseurs de soins.

D’après des chiffres fournis par le Réseau de la santé Horizon, 297 patients ont été admis aux urgences de l’Hôpital de Moncton en 2019 et en 2020 en raison d’une surdose.

Même s’il est impossible de savoir quelle proportion de ces cas était reliée à un problème de dépendance ou quelle substance avait été consommée par ces patients, les statistiques montrent bien que les fournisseurs de soins sont souvent confrontés aux ravages de la toxicomanie.

«Je dirais qu’en moyenne, lors de chacun de mes quarts de travail, je vois au minimum un patient avec un problème associé à la consommation de méthamphétamines en cristaux», indique Serge Melanson, médecin d’urgence à l’Hôpital de Moncton.

Assez fréquemment, les utilisateurs de drogues injectables se présentent à l’urgence afin de traiter une infection superficielle, par exemple un abcès au site d’injection. Il arrive toutefois que ce genre d’infection mène à de sérieux problèmes de santé.

«Lorsque ces infections ne sont pas traitées, les bactéries peuvent se rendre dans la circulation sanguine et causer une endocardite, une infection des valvules du cœur pouvant mener à une insuffisance cardiaque fatale», explique Dr Danny Godin, qui est aussi chef de service des urgences au Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont.

Il est toutefois souvent assez difficile de traiter ce genre d’infection de cœur chez les personnes toxicomanes puisqu’elle nécessite un traitement intraveineux et une hospitalisation pouvant durer entre quatre à six semaines, ajoute-t-il.

«Ce sont des patients qui sont difficiles à gérer parce qu’une fois les traitements commencés, le sevrage s’installe et il est fréquent qu’ils prennent leur congé afin d’aller consommer. Puisqu’ils n’ont pas reçu tous les soins dont ils ont besoin, on les revoit habituellement quelques jours plus tard parce qu’évidemment, ils ne se sentent pas bien», se désole-t-il.

Comme un accident de voiture

Il arrive aussi que les méthamphétamines en cristaux, qu’elles soient fumées ou injectées, causent des épisodes de psychoses. Les patients qui se présentent aux urgences dans un pareil état causent bien des maux de tête aux fournisseurs de soins.

«Ça crée des situations très volatiles, confie le Dr Tremblay. Il est souvent impossible de raisonner avec les gens quand ils sont intoxiqués aux méthamphétamines en cristaux. Souvent, ils sont dans un genre de délire, très agités, agressifs, paranoïaques et peuvent faire des hallucinations.»

D’après lui, ce genre de situation, qui arrive relativement souvent, mobilise beaucoup du personnel soignant du service d’urgences.

«Les patients qui ont consommé des méthamphétamines en cristaux, c’est un peu comme quand il nous arrive des personnes gravement blessées à la suite d’un accident de la route, illustre-t-il. Il faut parfois une équipe complète pour gérer ces cas, ça peut prendre du temps et ça ralentit le bon fonctionnement de l’urgence.»

Une situation qui n’est pas sans risques pour les autres patients.

Debby Warren, la directrice générale d’Ensemble Moncton, se souvient bien d’une situation qui aurait pu dégénérer après avoir envoyé un client à l’urgence, il y a quelques années.

«Heureusement, l’un de mes employés était avec le patient. Celui-ci voyait des insectes partout sur le sol de l’urgence, il voulait attaquer la petite fille assise devant lui parce qu’il était convaincu qu’elle lui voulait du mal et il voyait aussi de la lumière sortir des yeux d’un autre homme dans la salle d’attente. C’était vraiment une catastrophe, un scénario horrible. Si mon employé n’avait pas été là, pouvez-vous imaginer ce qui se serait passé s’il s’en était pris à cette petite fille?», raconte-t-elle.

«L’accès est trop long»

Les intervenants qui travaillent auprès de populations vulnérables estiment que les problèmes associés à la toxicomanie dans la province sont le résultat d’un laisser-faire et d’un sous-financement chronique dans plusieurs services sociaux.

Tous s’entendent pour dire que la prise en charge et le traitement des dépendances sont complexes et laborieux. Au Nouveau-Brunswick, ce serait toutefois une tâche encore plus difficile en raison d’un manque de ressources.

«Les services qui existent pour les aider dans leur problème de toxicomanie sont saturés, déplore Dr Danny Godin, chef de service des urgences au Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont. Il y a des listes d’attente pour les centres de traitement de dépendances, donc l’accès aux soins est trop long.»

Sans pouvoir immédiatement recevoir les soins dont ils ont besoin, les personnes avec des problèmes de consommation, souvent itinérantes, obtiennent leur congé de l’hôpital et replongent.

«La fenêtre d’action est très très courte pour les gens qui arrivent avec un problème de dépendance aux méthamphétamines en cristaux et qui veulent s’en défaire», confirme Serge Melanson, médecin d’urgence à l’Hôpital de Moncton.

Difficile de leur venir en aide, ajoute Dr Godin, sans l’existence d’un programme d’intervention rapide qui permettrait de tout de suite les prendre en charge.

D’après Debby Warren, directrice d’Ensemble Moncton, il faut surtout éviter de regarder les problèmes de la toxicomanie à travers le seul prisme de la dépendance.

«Les problèmes de toxicomanie, c’est le prix humain à payer pour n’avoir rien fait sur la situation du logement», analyse-t-elle.

Dre Sarah Davidson, directrice médicale de la clinique River Stone Recovery à Fredericton, abonde dans le même sens. Le contexte entourant la consommation de ces drogues est essentiel si l’on veut arriver à vaincre les problèmes qu’elles causent.

«Les méthamphétamines en cristaux, c’est souvent une drogue du désespoir. Les gens en consomment souvent lorsqu’ils sont dehors toute la nuit et ont besoin de demeurer alertes afin de ne pas mourir de froid, se faire voler toutes leurs choses ou ne pas être agressé. Jusqu’à ce que les problématiques entourant la crise du logement soient réglées, je ne crois pas que nous réussirons réellement à avoir un impact significatif sur la toxicomanie, il faut attaquer sur ces deux fronts en même temps», explique Dre Davidson.

Une approche novatrice à l’étude à Fredericton

La clinique River Stone Recovery de Fredericton est l’un de cinq centres au pays à avoir reçu du financement fédéral afin de traiter des dépendances en prescrivant des narcotiques de qualité pharmaceutique à ses patients.

Trois fois par jour, les patients se rendent à la clinique afin de s’injecter la dose qui leur est prescrite. Ils sont alors surveillés de près afin de s’assurer que tout se déroule bien.

«Puisqu’ils viennent sur place aussi souvent, ça nous permet de discuter avec eux de logement, de vérifier s’ils ont des abcès à traiter et ils peuvent rencontrer des travailleurs sociaux», explique Dre Sarah Davidson, directrice médicale de la clinique.

Cette approche permet aussi aux patients d’instaurer une certaine stabilité dans leur vie.

«Nous avons certains patients qui tentent maintenant de se trouver un emploi, un logement, certains reprennent contact avec leur famille. Pour plusieurs, l’approche semble briser un cycle qui avait tendance à les obliger à avoir des comportements criminels afin de s’approvisionner en stupéfiants», témoigne Dre Davidson.

L’étude menée grâce au financement fédéral en est à sa troisième année. Même si les observations de Dre Davidson demeurent pour l’instant anecdotiques, elle prédit que l’approche permettra d’importantes économies en santé ou pour le système de justice.

Même s’ils disent pour l’instant être incapables de chiffrer l’impact des services de River Stone Recovery, la police municipale de Fredericton voit d’un bon œil cette nouvelle ressource pour les plus vulnérables de la société.

«Nous sommes sans cesse confrontés aux problèmes causés par l’itinérance et la toxicomanie, explique le constable Mike Bamford. N’importe quelle offre de service qui vient s’ajouter aux outils pour aider les sans-abris permet aux policiers d’être moins sollicités et mieux utiliser leur temps.

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