Le Nouveau-Brunswick devra apprendre à vivre avec les algues bleu-vert et, surtout, prendre des mesures concrètes pour éviter que les éclosions n’empirent dans la province, préviennent deux spécialistes de la question.

Le 9 juillet, la Ville de Moncton informait ses citoyens que des algues bleu-vert avaient été détectées dans le lac du Parc naturel d’Irishtown. L’utilisation du lac à des fins récréatives était donc interdite puisqu’une forte concentration de la toxine produite par les algues bleu-vert avait été retrouvée dans l’eau.

Depuis plusieurs années, ce genre de signalement devient chose courante à Moncton et dans le reste de la province.

D’après le site internet du bureau du médecin-hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick, des proliférations d’algues bleu-vert ont été signalées dans une vingtaine de lacs depuis environ 15 ans. Depuis 2018, sept nouveaux lacs se sont ajoutés à cette liste.

«Ces micro-organismes se retrouvent naturellement dans les écosystèmes aquatiques, dit Tri Nguyen-Quang, un professeur de la faculté d’ingénierie de l’Université Dalhousie, campus de Truro. Depuis quelques années, ils se développent de manière agressive, c’est-à-dire très rapidement et un peu partout, en raison de déséquilibres créés dans nos écosystèmes à cause de l’activité humaine.»

Plusieurs facteurs expliquent la prolifération des algues bleu-vert, qu’on appelle aussi cyanobactéries, dit Janice Lawrence, professeure de biologie à l’Université du Nouveau-Brunswick.

«Avec le changement climatique, la neige fond plus tôt et il fait chaud plus longtemps, donc il y a un risque que les cyanobactéries se développent encore davantage. On voit ça partout sur la planète, depuis environ 20 ans, le changement du climat rend ces éclosions de cyanobactéries de plus en plus importantes.»

D’après le ministère de l’Environnement du Nouveau-Brunswick, les algues bleu-vert prolifèrent lorsqu’elles ont accès à beaucoup de nourriture et s’agglutinent pour former des «fleurs» dans des eaux chaudes, peu profondes et où il y a peu de courant.

Ces nutriments proviennent surtout des produits chimiques – engrais, pesticides et herbicides – utilisés dans les secteurs de l’agriculture et de la foresterie, entraînés dans les lacs et les rivières avec des ruissellements à la suite d’épisodes de fortes pluies.

«Il finit par y avoir une accumulation de nutriments dans le lac, de l’azote, du phosphore et du potassium, qui viennent des ces produits chimiques et les cyanobactéries s’en nourrissent et ça mène aux proliférations que l’on peut observer de plus en plus», précise Tri Nguyen-Quang.

Depuis plusieurs années, M. Nguyen-Quang assure la surveillance des cyanobactéries dans le lac du Parc naturel d’Irishtown et les sources d’eau potable de la Ville de Moncton, soit le réservoir de Turtle Creek, le réservoir de la rue Tower ainsi que le réservoir d’urgence McLaughlin. D’après ses travaux, la situation ne va pas en s’améliorant.

«Je dirais que de manière générale, le problème devient de pire en pire chaque année, explique-t-il. Par exemple, l’eau à Irishtown devient de plus en plus foncée chaque année parce qu’il y a de plus en plus de pollution.»

Mieux comprendre les algues bleu-vert du N.-B.

Depuis qu’elle a commencé à s’intéresser aux algues bleu-vert en 2017, les travaux de Janice Lawrence ont permis de préciser quelles populations de cyanobactéries retrouvées au Nouveau-Brunswick présentent réellement des risques pour la santé humaine.

«Il n’y a que de très petites différences génétiques qui expliquent pourquoi une personne a les yeux bleus alors que l’autre a des yeux bruns, illustre-t-elle. Pour les toxines chez les cyanobactéries, c’est un peu pareil, on a voulu comprendre si deux organismes de la même espèce ont les gènes nécessaires pour produire des toxines», précise la professeure Lawrence.

Grâce à ses travaux, Mme Lawrence a par exemple été en mesure de déterminer que certaines espèces d’algues bleu-vert présentes au Nouveau-Brunswick n’ont pas les gènes nécessaires pour produire des toxines alors que c’est le contraire chez leurs «cousines» préalablement caractérisées à l’extérieur de la province. D’autres produisent toutefois bel et bien des toxines et présentent des risques pour la santé humaine et les animaux.

«Nous puisons beaucoup de notre eau dans des lacs où peuvent se développer des éclosions d’algues bleu-vert, donc c’était important de comprendre où il y avait de réels risques», dit Mme Lawrence.

Heureusement, les municipalités ont mis en place des systèmes de surveillance de leurs sources d’eau potable, dit-elle. La Ville de Moncton, par exemple, prélève régulièrement des échantillons d’eau afin de s’assurer que tout est sécuritaire.

La municipalité vient d’ailleurs de terminer une mise à niveau de son usine de traitement d’eau potable, à Turtle Creek, afin de la doter d’une technologie capable d’éliminer les toxines produites par les cyanobactéries.

Restaurer les écosystèmes

Si certaines solutions technologiques peuvent nous aider à composer avec les cyanobactéries, Tri Nguyen-Quang estime qu’il faut surtout veiller à restaurer l’équilibre des écosystèmes afin de limiter la propagation de ces micro-organismes.

«Il faut s’occuper de nos bassins versants et de nos plans d’eau et limiter les activités humaines qui ont un impact négatif sur ceux-ci», dit-il.

Limiter la déforestation, particulièrement les coupes à blanc, et pratiquer une agriculture de précision afin d’optimiser l’utilisation des engrais et des pesticides réduirait par exemple l’écoulement de ces produits chimiques dans les lacs.

«Le Nouveau-Brunswick va devoir apprendre à vivre avec ce problème et trouver des manières de le gérer, ajoute pour sa part la professeure Lawrence. Il est urgent que nous trouvions des stratégies afin de limiter les éclosions et je crois qu’il faut réimaginer notre occupation du territoire.»

Le ministère de l’Environnement n’a pas été en mesure de préciser au journal s’il existe des mesures afin d’encourager les entreprises forestières ou agricoles à réduire l’utilisation d’engrais ou d’herbicides.

Il dit toutefois déployer de nombreux «efforts pour réduire le rejet de nutriments dans les eaux de surface au Nouveau-Brunswick», notamment grâce à la Stratégie sur les effluents d’eaux usées municipales du Conseil canadien des ministres de l’Environnement.

«En collaboration avec nos partenaires, y compris des groupes de protection des bassins versants, des projets sont en cours pour traiter, entre autres, des zones tampons, de la restauration de cours d’eau et de l’échantillonnage de l’eau. De plus, l’Alliance des associations de lacs déploie des efforts continus pour sensibiliser les gens et promouvoir la réduction de nutriments dans les eaux de surface du Nouveau-Brunswick», a écrit dans un courriel une porte-parole du ministère.

Le ministère encourage les riverains situés près d’écosystèmes aquatiques à réduire la quantité de nutriments qui pénètrent dans l’eau, notamment en évitant d’enlever la végétation riveraine. L’utilisation d’herbicides et d’engrais est aussi à proscrire, surtout près de l’eau, et la fosse septique et le champ d’épuration de leur logement doivent bien être entretenus. Les produits d’entretiens ménager et personnel sans phosphate devraient aussi être privilégiés.

De mystérieuses éclosions en rivière

Depuis 2018, Janice Lawrence, professeure de biologie à l’Université du Nouveau-Brunswick, s’intéresse aussi de près à la présence des algues bleu-vert dans les rivières. Cette année-là, des chiens sont décédés après s’être baignés dans la rivière Saint-Jean.

«Les cyanobactéries dans ce genre d’écosystème sont très différentes de celles que l’on retrouve dans les lacs, explique-t-elle. Depuis, nous avons pu identifier les gènes responsables qui leur permettent de produire cette toxine, qui est elle aussi très différente.» Les raisons pouvant expliquer la présence dans une rivière d’une quantité de cyanobactéries suffisamment importante pour tuer des animaux sont beaucoup moins évidentes.

«Pour l’instant, je ne pense pas que le phénomène des engrais agricoles joue un rôle dans ces éclosions puisque là où elles ont été observées ailleurs dans le monde, la qualité de l’eau était très bonne et une surcharge de nutriments n’était pas en cause.»

Le Nouveau-Brunswick, ajoute Mme Lawrence, demeure à sa connaissance le seul endroit au pays où des éclosions d’algues bleu-vert toxiques ont, pour l’instant, été observées dans une rivière.

«Ce genre de phénomène a été observé en Californie, donc une fois que les scientifiques commencent à chercher, ça ne m’étonnerait pas qu’on retrouve d’autres cas ailleurs au Canada.

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